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HISTOIRE DE MON PÈRE — SAINT-DOMINGUE

Ces cruels accidents, cet affaiblissement si rapide, m'auraient moins surprise, si j'avais su le détail des péripéties violentes par lesquelles mon père avait passé, sa vie d'épreuves, d'aventures, tous les malheurs auxquels il avait résisté.

Le premier fut d'être né de deux personnes trop opposées de race et d'àme, Tune très-douce, l'autre sévère et rude ; d'avoir eu d'un côté des dons délicats de nature, de l'autre, une terrible, une écrasante éducation.

Son père, originaire de Papre pays du Cantal, fut avocat au Parlement et à la Cour des Aides. Honnête et ferme, il transmit à sa race sa probité loyale et minutieusement rectiligne, que n'of-

frent pas toujours les hommes plus légers du Midi. 11 fut la précision même, le travail ardent, l'énergie.

Marié de bonne heure à une demoiselle de santé délicate, il l'aima fort, la ménagea peu, en eut en dix ans cinq enfants. Epuisée, atteinte à la poitrine, elle languit, mourut, laissant au berceau mon père, le dernier des cinq. Le sort fut dur pour eux. L'un est massacré par les noirs. L'autre tué à la guerre sur le Rhin. Mon père, lancé dans les hasards, traversa plusieurs fois la mort.

Pour achever la vie de mon grand- père, remarié à quarante ans, et bientôt entouré d'enfants non> breux du second lit, il se voit en 89 mêlé, bon gré, mal gré à la Révolution. Quand un malentendu terrible mit aux prises les protestants et les catholiques, le peuple, la garde nationale, et que le sang coula, il fut appelé avec le maire pour rendre compte à l'Assemblée de ce fatal événement. Reçu par Louis XVI, la reine, la jeune famille, touché de la bonté du roi, de sa situation, des dangers qui l'entourent, le voilà épris des malheurs, du danger même. 11 revint royaliste,

Après le 21 janvier, on se souvint trop bien

des municipaux de 90. Poursuivi, il se tint caché dans sa famille. On le croyait loin, hors de France. Il était resté. Une porte secrète lui permettait de disparaître, d'échapper aux visites domiciliaires. Enlin, il fut trahi, arrêté, séparé de sa femme qu'on mit en prison à Cahors. Il était sûr de périr. Au jour qu'il croyait le dernier, on ouvre, et il se lève pour partir. « Pas encore, lui dit le geôlier d'un ton moins rude, attendez.... « Robespierre est mort. » Le 9 thermidor lui donna douze années de vie. Premier juge à Cahors, en 1796, il l'est ensuite à Montauban, et meurt en 1806.

Mon père avait six ans, l'année du second mariage, et son frère aîné seize. Leur jeune belle-mère, jolie, fort élégante, et femme du monde, trouvait lourde la charge de la famille qu'elle avait prise et qui bientôt se doubla. Mon grand-père, travailleur infatigable, et tout à ses affaires, s'irritait au bruit des enfants. La maison très-élevée, mais étroite, concentrait tous les cris,

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les rires, les pleurs. Avoir chez lui plaideurs et consultants, écoliers, marmots et nourrissons, pour lui c'était trop. Il s'en prenait aux grands, les punissait. Cela empirait tout. De moins en moins, l'on pouvait se comprendre.

Mon père, tout méridional, vif et sensible, eut au plus haut degré ce qui était le plus étranger à son père, l'imagination. Homme de lois, d'ordre, de papiers, il ne devinait pas ces dons que l'enfant tenait de sa mère, et de notre midi, ces puissances charmantes et rapides qui donnent des chemins abrégés et compensent bien le temps perdu. Dans la maison sombre, à l'étage le plus élevé, sous les tuiles, mon père, triste et découragé, chaque soir, essayait de reprendre les devoirs du collège. Il vivait là avec un de ses frères, s'efforçait de veiller. Mais la chandelle agitée du vent faisait danser les lignes du livre; le froid de la nuit les engourdissait. Vaincus par le sommeil, ils n'avançaient pas, travaillaient peu et mal. Les deux enfants souvent restaient la tête sur la table sans se coucher. Leurs seuls consolateurs étaient deux fort beaux chats, favoris de la belle-mère, mais qui d'instinct allaient trouver les petits malheureux. Mascarillo et Bel-homé

(c'étaient leurs nobles noms), en attendant l'édredon de leur maîtresse, se laissait complaisamment prendre. Les tenant dans les bras, et s'appliquant leur douce hermine, les deux frères, dans le même lit, s'endormaient heureux sous la bonne chaleur.

De là apparemment l'amour des chats que conserva mon père, et dont nous avons tous bien naturellement hérité.

Un soir très tard, revenant de soirée et faisant sa ronde de maîtresse de maison, madame Mialaret voit une vive lueur dans la. chambre des enfants. La porte était fermée, mais du dessous sortait une forte chaleur. Pressentant un malheur, elle appelle. Le père d'un coup de pied enfonce la porte. Il voit les deux enfants asphyxiés, les deux chats gisants à côté. Une large terrine rougissait sous les charbons ardents. La belle-mère pousse des cris, éperdue, emporte ses chats. Plus maître de lui, mon grand-père prend ses fils, les met debout, leur administre la plus verte correction. Cela les ranima, et plus encore l'air froid et piquant de la nuit. Ce n'était pas assez. En les envoyant au collège, il les recommanda à l'exécuteur patenté des sévérités de Fécule, qui

leur redoubla la leçon. C'était l'éducation d'alors.

Ces jugements sommaires, si rapides, et souvent peu en rapport avec les fautes, exaspéraient mcn père. Il se sentait déjà l'âme fière et libre. Contenu devant son père, dans la solitude de la mansarde, son cœur s'échappait. Un jour, il eut un mouvement pareil à celui de Rousseau enfant contre l'oppression. Sur la porte, il n'écrivit qu'un mot, mais d'une encre si noire, qu'au bout d'un siècle on le lit encore.

C'était la grande année de 89. Que mon père eût écrit une telle parole, ce fut pour mon grandpère comme un Serment du jeu de paume, un grand signe de révolte. Il n'ôta pas l'inscription méritée. Il se fit justice. Mais lui aussi prit un parti extrême, et fit son coup d'État. Mon père dut, en octobre, partir pour Saint-Domingue, où était déjà son aîné.

Le grand événement du 6 octobre, l'enlèvement du roi, la scène terrible de Versailles, déchaînait la Révolution. On crut prudent d'en écarter mon père, de l'envoyer aux colonies, paisibles jusque-là, pour se calmer tout à loisir. L'Eldorado de Saint-Domingue était la terre de l'espérance. Et c'eût été dommage d'y rien

porter. Mon père, au départ, eut trois choses (ce fut sa succession) : une chemise pour changer en route, la bénédiction paternelle, la foi et l'espérance au bon accueil de son aîné, lequel , disaiton, n'allait pas manquer de l'aider.

Chargé de ces trésors, libre sur le grand Océan, qu'il traverse au mois des tempêtes, il est, en sortant de la Gironde, accueilli d'un vif coup de vent. Ce vent l'allège encore, le soulage de son chapeau. ïl fait tête nue la traversée, respectueux passe la Ligne et salue la grande Amérique qui, de tant de manières, devait influer sur son sort.

On peut juger de l'émotion du jeune homme qui, de la pâle Europe et de son froid midi, vient dans l'ardente cuve de la mer des Antilles, et voit surgir de là le grandiose aspect des hauts mornes de Saint-Domingue. Ces cimes volcaniques hardiment lancées dans l'azur profond, annoncent de loin la puissante nature qui fait là sa fête éternelle. L'Océan y concentre ses eaux chaudes, et

plus bas bouillonne la lave. Un torrent de fécondité monte du laboratoire sombre. Au Port-au- Prince, si bien gardé dans sa baie profonde, tout semble en travail. On y sent les palpitations de la terre, on vit sur un sol de combat. Sous les cavernes, dans les antres, vous entendez mugir comme une sourde voix de taureau.

A l'entrée de ce monde étrange, on aimerait à trouver un ami. Mon père regardait au rivage, crovait v voir son frère aîné les bras ouverts. Ce frère était-il retenu par une position exigeante qui l'immobilisait ailleurs? ^ous l'ignorons. Mon père n'en eut pas de nouvelles. Seul à quinze ans, et sans argent, dans cette ville du Port-au- Prince, il se montra un vrai fils du midi, jamais embarrassé. 11 arrivait instruit, ayant fini à peu près ses études, dans un pays où une classe nombreuse recbercbait l'instruction. Les mulâtres brûlaient de savoir, de monter, par l'éducation et la science, à l'égalité. L'enfant se fit maître. Sans préjugé de race, il les enseignait tous, blancs, noirs, jaunes. Et il plaisait à tous. Dans l'œil, dans la parole, il avait une flamme. Ses noirs cbeveux faisaient des ombres viriles sur son visage pâle. On restait sous le cbarmc de la parole

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et du regard. Sa figure mobile, expressive, sans discours aurait enseigné.

Au milieu de la vie ardente du Port-au-Prince, il sentait plus profond son isolement. Il préféra enseigner à la campagne, sur les habitations. Souvent, pour éviter la chaleur, il partait de nuit, quand tout dormait encore, quand la mouche de feu éclaire la vallée sombre, la savane solitaire. Leste et jeune, à cheval, il allait et venait, portait l'instruction aux paroisses les plus éloignées et jusque dans les montagnes.

Il apprenait ainsi à bien connaître l'île, et mieux que les natifs. Elle est pleine de contrastes étonnants. Elle est charmante et terrible. Ici et là, c'est un paradis, mais posé sur l'enfer éteint et tout près d'effrayantes ruines.

Le centre de l'île française où mon père s'établit, et d'où il rayonnait dans ses courses, est comme un monde en miniature qui peut donner l'idée du tout. Dans ce pays qu'on nomme l'Ai tibonite, la Petite rivière (c'est le nom d'un district) part du pied des mornes sauvages. Elle est serrée au nord par les Gonaïves, pays de sécheresse, où maintes t. Très salines, comme sous la gelée, blanchissent au loin 1 horizon. Des eac-

tus épineux sont l'ornement de ses terres désolées. Sur les marais, que laisse l'eau mourante, un seul être rappelle la vie ; le flamant trace dans l'air où il plane, des cercles, des hiéroglyphes de feu.

Au Sud, la montagne se redresse, et ferme la vallée. Ces grands mornes chauves, dans leur aridité, n'en sont pas moins les pères et les créateurs de la contrée d'en bas. Jadis la mer venait battre leur pied. Mais de leur chaude poussière, peu à peu, ils ont refait la vie. Douze rivières chargées de ce riche limon descendent et font incessamment la plaine. Dans la partie française, l'Artibonite roule grasse et onctueuse. Comme le Nil, elle féconde tous les ans ses rives. Voituriers, bateliers, fourmillent dans ce centre, et tous parlent de là; les premiers marchent vers le Cap, les autres descendent vers Saint-Marc. Partout alors, la canne à sucre (rare aujourd'hui) couvrait la plaine, exquise dans les lieux secs, trèsabondante au centre à la faveur des pluies. Au fond des gorges, le sombre indigo. En montant, s'étageaient, par échelle, les plants du café fort, qui, moins fin que l'arabe, est, comme alimentation, le premier café.

Telle est cette Haïti française, seconde patrie de mon père. Et que n'est-elle pas, surtout pour l'avenir, dans son grand désert espagnol !

Jl semblait avoir tout pour lui, la nature, la jeunesse, et ce qu'on ne dédaigne pas à seize ans, l'admiration des dames créoles. Sur son beau cheval, il arrivait dans la gaieté du matin. Derrière les volets, en blanc peignoir, l'attendaient ses belles élèves. Que lui manquait-il pour être heureux? Une seule chose, l'épanouissement du cœur, la vue de la liberté. Le beau ciel, la terre féconde , les charmants sourires l'enivraient. Tout à coup un cri : « Grâce ! grâce ! . . . » Il se sentait sur terre d'esclaves.

L'orage qu'il avait laissé en France tout prêt à éclater, grondait aussi sur Saint-Domingue. La prisede la Bastille avait fait tressaillir les hommes de couleur. Ils demandaient à leur tour l'égalité des droits. Dès 90, un an après l'arrivée de mon père, la fermentation fut grande entre les blancs

et les jaunes. Pour les noirs, il n'en était pas question.

Prendre parti, c'était risquer beaucoup. Des deux côtés, haines et fureurs, sourdes encore, mais d'autant plus terribles. C'est la raison sans doute pour laquelle les deux frères ne se rejoignirent jamais. Mon père était de cœur pour les opprimés. Mon oncle pour les maîtres. Il fut tué dans un combat. On avertit mon père qu'un Mlalaret était parmi les morts. Il y courut, crut se reconnaître dans ce visage pâle, ferma les yeux qui semblaient le regarder, et non sans péril, l'enleva, lui donna de nuit la sépulture.

Bientôt grandit le danger. Cette île malheureuse, ballottée aux mouvements contradictoires de la France, parut plus flottante que l'Océan lui-même. Les grands planteurs, absents la plupart, vivant en France dans un luxe royal, étant loin du péril, poussaient leurs intendants aux dernières violences. Le 25 février 91, Ogé et Chavanne, deux mulâtres, deux héros, furent roués vifs sur la place du Cap. Leur crime? celui de rapporter de France le droit d'entrer aux assemblées. Ils furent les premiers martyrs de leur race. Mais disons-le à l'honneur de la

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nôtre, elle eut aussi les siens. Contre leurs intérêts, deux planteurs, MM. Mauduit et de Baudières furent pour les opprimés, le payèrent de leur vie.

La liberté, qui soufflait de la France si modérée encore, mit nos colons dans un tel état de rage qu'ils prirent deux résolutions excessives et désespérées. Ils sollicitèrent l'étranger, l'Anglais, soulevèrent les noirs, lâchèrent leurs propres esclaves. Us les méprisaient tellement, qu'ils se croyaient sûrs de pouvoir jouer sans péril, à leur aise, d'un instrument si dangereux, disant aux noirs : a Allez, pillez, brûlez, » et à nos assemblées : « Voilà l'esclave libre, et le fruit de la liberté. »

Mais ce qu'on croyait être la bête et qu'on lançait se trouva être un homme, et il ne revint pas. Au milieu des incendies, sous la sinistre réverbération des mornes en feu, on put voir agir les meneurs et passer trois ombres noires : Toussaint, Jean-François, Biassou. Les chaînes sont brisées, ne se renoueront plus.

Les jaunes de plus en plus se pressaient autour de mon père, cherchaient à s'éclairer. Ce n'étaient plus des leçons isolées dans la campa-

gne, mais de véritables cours où venaient la jeunesse, les hommes d'âge mûr. Beaucoup avaient leurs fils aux écoles de la France, ils ne voulaient pas rester en arrière. Ils portaient la passion dans l'étude, un âpre amour. Mon père compta parmi eux ses plus brillants élèves.

Ils aimaient ce jeune homme, son ardente nature et son élan passionné pour la justice. Ils oubliaient sa couleur, sentaient un ami, se confiaient, montraient leur cœur saignant des blessures du mépris.

La mort de Louis XVI ralluma les passions un moment assoupies. Les blancs, perdant tout espoir en la France, se tournent décidément vers l'Angleterre, les noirs regardent l'Espagne qui offre des armes et de l'argent.

Les hommes de couleur, etque ceci leur compte, ne veulent avoir de liberté que par la France, ils s'organisent pour lutter contre ses ennemis. Les esclaves sont armés, on essaye de les instruire. Mais sous la parole rude de leurs instruc-

leurs, ces pauvres nègres, sortis à peine de leur travail abrutissant, ne peuvent rien comprendre. Ils sont roués de coups. Mon père en a pitié, il entre dans la garde nationale, se fait donner un bataillon, et lui apprend l'exercice. Jeune, gai, vif et méridional, il ne doute de rien, passe dans les rangs, les électrise. Tout est gagné. Voilà ces noirs qui retrouvent leur âme, exécutent les mouvements, et deviennent d'excellents soldats.

Les autres malheureux qu'on exerçait autour, et que des officiers barbares alignaient parfois au fil de leur épée, voyant la douceur de mon père, venaient le trouver, le suppliaient comme des enfants. « Bon petit blanc !... » Le regard disait le reste. Chaque jour grossissait sa troupe.

Toussaint Louverlure, le ténébreux Africain, de sang royal, sorcier, faiseur de philtres, homme plein de ruse, de haute visée, est devenu le général de l'Espagne.

À ce moment, la France de Saint-Domingue, serrée déjà entre la mer et la montagne, voyait l'Anglais maître de ses ports et l'Espagnol sur son territoire. La ville du Cap brûlait une seconde fois par la trahison même d'un lenvoyé de la France.

Les blancs essayaient la contre-révolution, et chose surprenante, ils étaient servis par les noirs. Toussaint, Jean-François, et Biassou, conduisaient les armés, ouvraient les défilés des mornes aux troupes étrangères. Tout sombrait. Un homme héroïque, Sonthonax, vit le péril, le conjura. Sur les ruines fumantes du Cap, il déclara libre tout esclave qui défendrait la France. Il fallait généraliser ce décret, et pour rassurer le noir craintif lui montrer le vivant symbole de la liberté.

Dans PArtibonïte, aux portes de Saint-Marc, sombre foyer de réaction, personne n'osait, on se sentait sous les poignards... Mais un jour, la foule étonnée regarde vers les mornes; elle voit au plus haut planer l'arbre, les drapeaux de la liberté.

Qui fit ce coup? mon père. Il fit plus; entre l'Anglais et l'Espagnol qui avançaient, il promulgua le décret d'émancipation, le porta aux blancs, sur

leurs habitations, à ses risques et périls. Il avait alors dix-neuf ans.

Devenu l'idole des jaunes et des noirs, qui l'empêchait de se porter comme tant d'autres, chef, général? 11 ne voulut rien pour lui, ne sut que se battre pour la liberté, pour la France.

Toussaint, qui guettait l'Artibonite de l'œil d'un oiseau de proie, rencontra plus d'une fois, pour lui barrer la roule, mon père, toujours en avant de sa troupe. Il n'était pas fait pour l'oublier. Lorsqu'en 94 il revint à la France, mécontent de l'Espagne, il fit saisir mon père avec deux autres Français, et les retint cinq mois dans les cachots des mornes Blancs, sa Bastille.

Perdus au fond des basses fosses, oubliés, à peine nourris, ils étaient bien près de la mort. Toussaint les lit sortir pour être fusillés. Mais à ce moment, il eut sans doute un retour sur luimême, sentit le parti qu'il pourrait tirer de l'un des prisonniers. Dans ses défiances, et par un préjugé nègre, il ne voulut pas choisir, s'en remit au sort, à la divination de la femme. On amena les trois Français devant madame Toussaint. « Il faut un maître à les enfants. Choisis de ces trois singes. » La négresse regarda. Elle

vit qu'un des trois souriait, paraissait fin et doux, même un peu railleur, « Celui-là, x> ditelle, en désignant mon père. « Il a l'air tout à fait malin. » Le malin vécut. Les deux autres fusillés.

Toussaint était un petit nègre laid, presque de soixante ans, esclave jusqu'en 91. Petit-fils de roi, il restait pour les siens un être supérieur. Il savait lire, avec difficulté, il est vrai, mais il était le seul parmi les esclaves. Le peu qu'il lisait et relisait, se gravait au fond et fermentait.

Il allait de la Bible à Ravnal. Gardeur de trou-

peaux dans son enfance, il prit dans la solitude des savanes, et sous l'ombre des mornes, des habitudes de silence et de concentration. Ainsi que le buffle sauvage, couché dans les hautes herbes, il ruminait les mêmes pensées. Devenu grand, il eut la confiance de ses maîtres, devint un excellenJt factotum, dirigeant, surveillant tout : habitation, mobiliers des sucreries, des ateliers. En même temps cocher, conduisant par-

tout son jeune maître, M. Bayou de Libertas, écoutant les conversations, les projets des blancs, connaissant tout d'avance. On a vu l'étrange mission dont il fut chargé par eux en 91. Il se souvint, les sauva tant qu'il put; mais de ce moment, travailla pour lui-même.

Il avait deux fils de sa femme, Isaac et le petit Jean presque au berceau. Il voulait que ses enfants prissent notre langue et nos manières. C'est pourquoi il garda mon père. Mais l'élève était bien moins le jeune Isaac, que par moments Toussaint lui-même, qui n'eût osé avoir un maître, mais qui venait, assistait et profitait. Déjà parvenu au grade de général, il ne se sentait pas moins inférieur aux jaunes, qu'il espérait dominer. Lent à manier notre langue et à formuler ses pensées, il admirait intérieurement l'esprit jeune et facile qui se jouait de la parole. Isaac, en dix-huit mois, fut transformé et son maître le fit Français. Quand Toussaint l'envoya pour être élevé à Paris, et servir en quelque sorte de gage de sa fidélité, il emporta en lui l'àmc de la France.

Mon père resta alors comme secrétaire et ami de la famille. Madame Toussaint aimait à parler avec le maître de son fils absent. A ce moment,

je crois que mon père était cher aussi à cet homme ténébreux, méfiant. Il voyait un blanc (chose si rare) sincère ami des noirs, désintéressé, candide, tout transparent. L'orgueil le dévorait; il voulait grandir de l'esprit. Il faisait parler mon père, et sans rien laisser paraître, apprenait mille choses du « petit blanc. » Ne sachant pas toujours la vraie propriété des termes, et craignant d'être trompé, trahi, il faisait écrire une lettre par cinq secrétaires à la fois, puis comparait. Mais entre ces diverses rédactions, comment se décider? Quand toute la maison dormait, il réveillait mon père (Toussaint ne dormait que deux ou trois heures), il parlait d'abord de choses vagues, de ses insomnies, puis, peu à peu, le tàtait sur tel mot, telle idée. Mon père ne soupçonnait rien, se livrait. L'œil limpide du jeune homme, son lumineux regard, sa physionomie expressive, révélaient tout. Non sans envie, il recevait celte lumière. Lui, il ne montrait rien. Mon père nous a conté souvent l'impression qu'il avait de ces; tete-à-tête. A la lueur douteuse d'une petite lampe, le sombre visage était plus noir encore. Pour scruter, c'était comme un lynx. Mais, observé, il se retirait en lui,

dérobait son regard. Levant les yeux an ciel, il remontait, cachait la prunelle sous sa paupière épaisse, ne laissait voir que le blanc. Alors il devenait hideux. Mon père, tout jeune et brave qu'il était, détournait ses regards, ne pouvait envisager ce visage de démon.

On le flattait, on l'amusait de l'idée de le faire roi, on le laissait écraser les mulâtres, conduits par Rigaud. Les blancs étaient en fuite, Haïti noircissait d'heure en heure.

Il traite de son plein pouvoir, laisse les Anglais emporter leurs canons, leur matériel, reçoit les émigrés, leur rend leurs biens. L'Angleterre est reconnaissante. Lord Maitland (celui même qui devait conduire le captif de Sainte- Ilélènc), fraternise au Cap avec Toussaint, lui offre un splendide banquet, lui donne toute l'argenterie en présent, plus deux canons de bronze et le palais du gouverneur. Une scène extraordinaire se passe alors. Les prêtres, les

planteurs, les dames blanches vont en procession au devant du nègre, et versent sur son passage une ondée de fleurs. Le clergé le reçoit sous un dais de velours, lui livre l'ostensoir. Toussaint porte l'hostie. Tous tombent à genoux, mais pour Toussaint.

La tête noire ne tint pas à cela. Toussaint se crut l'envoyé, le messie. Il ne parle que du haut de la chaire. L'église lui est livrée. Il commence tous ses discours par une phrase en latin. Il n'en sait pas le sens, n'importe, cela produit le plus grand effet. Le muet du désert avait trouvé sa langue, mais pour ranathème contre ceux qui lui faisaient toujours envie, (les jaunes) . On put croire qu'ils allaient disparaître, que l'empire serait noir. Un moment s tint alla couver ses gigantesques projets dans la solitude, dans une belle plantation de la montagne d'où Ton découvre toute l'île. Il eut là l'orgueil et les tentations de Satan, il voulut tout posséder, la France noire de l'ouest et la noire Espagne de l'est.

Mon père alors le quitta. Profilant de ses absences fréquentes vers le sud de Pile, il s'éloigna un peu, et se fit agriculteur. Toussaint,

pour rétablir la richesse de l'île, en avait affermé les plus fertiles domaines à ses principaux officiers. Les noirs cultivaient, mais en qualité de soldats. Le régime de fer de l'esclavage pesait sur l'homme libre. La moindre infraction était punie de mort. Mon père espéra faire un peu de bien, prit un fermage. Mais qu'il eut à rabattre de son espoir ! Les généraux surveillaient la chose dans toute nie. Le fastueux Christophe et le sanguinaire Dessalines ne permettaient nulle indulgence.

Là encore, mon père n'avait aucune sécurité, et pourtant il ne pouvait devenir cruel. Son humanité eut sa récompense. Un jour, il s'aventure dans les bois, se perd, et tombe dans un ajoupa de nègres marrons. Ils ne faisaient point grâce aux blancs, qui de leur côté leur donnaient une chasse cruelle. Mon père est pris pour un espion, c< il faut le fusiller. » Tout le jour il resta lié à un arbre dans cette attente. Le soir, l'assemblée «'tant complète, on tint conseil. Personne ne lui fait grâce. Hais voici un des derniers venus qui s'avance, le regarde, le reconnaît. «Oh! celui-ci bon petit blanc. » Il l'a vu sur les habitations, conte son humanité. Il suffit de sa parole. On le

délie, on lui bande les yeux, on le conduit une heure, et on le lâche à la lisière du bois.

Mon père obligé de quitter le fermage, eût voulu s'éloigner, reprendre ailleurs sa douce vie d'enseignement. La difficulté était le passeport. Toussaint, ami du régime révolutionnaire, avait adopté les cartes de sûreté. Il en fallait même pour circuler d'une habitation à l'autre. Sans cela, sabré sans pitié.

Toussaint l'aimait trop, ne pouvait s'en passer. Rentré dans l'antre du tyran, il se vit dans un péril extrême, non-seulement comme fidèle ami des mulâtres en même temps que des noirs, mais parce qu'il avait, par moment, pénétré le sphinx, et surpris le travail, l'effort d'un esprit qui se crée. Quoi qu'il eût fait pour s'envelopper, il avait laissé percer quelque chose de cet humiliant état de la chrysalide qui s'agite, se convulsionne pour se transformer. Il ne pouvait que haïr le seul homme qui vraiment l'eût vu.

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Deux choses pourtant gardaient encore mon père : sa loyauté, visible même dans le danger. Il pouvait combattre en face, jamais trahir. Puis il était aimé de madame Toussaint, qu'il avait toujours entourée de respects, et de toute la maison. Les nègres en le voyant se sentaient libres, le cœur plein de joie. Ils dansaient, disant en créole : « Monsieur secrétaire, moi chanter, danser, carré pour vous. » C'est-à-dire de tout mon cœur, dans un libre transport .

Avec quelle horreur mon père vit la traite recommencer, et ces pauvres noirs vendus, déportés par les leurs même! Un jour, il eut l'audace de réclamer, et le paya une seconde fois de la prison.

Une aveugle fureur absorbait Toussaint. Il semblait avoir imaginé dans son âme sombre de tout réduire aux noirs. Il envoyait les blancs combattre et périr dans le sud. Il eût voulu par eux tuer les jaunes, et par ceux-ci les blancs. Bonaparte troublait son sommeil. Il se faisait tout lire, tout apporter, et revenant sur lui-même, il se croyait le Bonaparte noir.

La conquête facile de la Saint-Domingue espagnole mit le comble à son délire. De ville en

ville, de montagne en montagne, au bruit des cloches, du canon, il allait. Il disait dans le style des proclamation d'Italie : «J'ai pris mon vol dans la région des aigles.»

Et là il est frappé...

Une armée française est en mer !

Toussaint venait d'irriter le premier consul. Maître de l'île contre le vœu de la France, nommé gouverneur, président à vie, par les masses époin vantées, il donne de lui-même, une constitution à la colonie, l'imprime, l'envoie à Napoléon, avec ces mots : Le premier des noirs au premier des blancs.

Toussaint d'abord ne vint pas recevoir Leclerc 11 resta sur sa conquête, regardant du haut des mornes la flotte qui louvoyait sous les vents contraires et pouvait périr avant d'entrer dans les ports. Christophe plus hardi, tire en mer, met le feu à la ville du Cap, après avoir fait sauter lui-même son propre palais. Toussaint, lui, n'agissait pas, il espérait tout du temps, de

la fièvre jaune qui décimerait les troupes. Il l'aidait à s'établir, faisant jeter dans les rivières les cadavres d'hommes et d'animaux.

De sa solitude des Gonaïves, sans se montrer, il voyait et savait tout, la joie des jaunes, le délire des blancs qui saluaient Leclerc, l'acclamaient comme un libérateur. Ce dernier coup réveilla les instincts de la bête sauvage, il fit périr tous ceux qu'il put atteindre, et ceux même qu'il avait près de lui. Son fidèle administrateur, intègre trésorier, M. Volée, fut mis à mort.

Mon père touche à sa dernière heure. Déjà depuis quelque temps, Toussaint, repris par d'horribles déBances, le faisait enfermer tous les soirs, et garder. Un cœur de femme veillait sur lui. Une nuit, qui sans doute ne devait pas avoir de lendemain, la garde est enivrée et s'endort. Mon père, qui ne dormait pas, entend un frou frou, quelque chose qui frôle le mur. C'était une échelle de corde. Il la saisit, monte, redescend. Deux bons nègres l'attendent, avec un cheval, un passe-port de marchand, signé de Dessalines. (Je l'ai encore.)

Toussaint an malin apprend l'aventure. Fu-

rieux, il fait courir, fouiller les cavernes, ordonne qu'aux fonds, aux fourrés on tire des coups de fusil. Ce fut comme une chasse de bête fauve. Déjà il était loin tout à l'opposé des montagnes, il gagnait la côte. Le danger le plus grand était de traverser les bois, d'y trouver les marrons qui l'auraient tué sans le connaître. La fortune est pour la jeunesse. Il lui suffit s'il en rencontre de brandir son chapeau, criant : «Avant-garde du général Toussaint ! » A ce nom tout disparaissait.

Il monta à bord d'un vaisseau et se crut sauvé ; mais à quelques milles en mer, ce vaisseau tombe dans les mains des Anglais \

L'horreur de leurs pontons, les traitements sauvages que leur gouvernement inflige aux prisonniers, sont trop connus. Mais qui peut dire ce que la férocité des matelots y ajoutait !

Enlevés eux-mêmes par la presse et prisonniers aussi, ils se vengeaient de la discipline et

1 Ces derniers événements sont relatés dans un Mémoire adressé par mon grand-père au ministre de l'intérieur, en 1805.

des châtiments, sur ceux qui tombaient dans leurs mains. Dans ce temps-là surtout, si près de la révolution, on ne négligeait rien pour les exciter dans ce sens, en leur persuadant que tout Français était terroriste et sanguinaire.

Ce vaisseau était un corsaire. Il traita ses captifs comme plus tard on fit à Cabrera, les dépouillant de tout et les jetant sur la côte de la Providence sans ressources et tout nus. Que devinrent-ils sur cette terre anglaise, l'une des misérables Lucayes? Mon père, l'un des plus jeunes, espérant contre l'espérance, à tout hasard, voulut sortir de là. Il partit, en effet, et seul, dans une mauvaise barque. Il fut jeté sur un îlot, stérile et désert.

Terrible situation. Celle de Robinson et de tant d'autres abandonnés n'eut rien de tel. Ni vivres, ni presque de vêtements. Ce dernier point est un crurl supplice. Nos flibustiers, nos boucaniers, des gens si endurcis à ce climat et faits à tout souffrir, disent qu'aucune douleur ne leur fut plus poignante que la furie, la piqûre des moustiques transperçant la chair nue de leurs dards acérés.

La fièvre le dévorait et l'île était sans eau, sans

une source. Rien à boire que l'eau de la mer bitumineuse et amère, qui trouble l'estomac, irrite la soif au lieu de l'apaiser.

Nulle vie que les insectes, les mouches, et rien autre à manger. Il comprit qu'il mourrait, que c'était fait de lui. Il n'en douta plus lorsqu'il vit la trace lugubre de ceux qui l'avaient précédé dans ce lieu de désespoir. Dans le creux d'une roche, il trouva les débris d'un squelette, et tout près une épave où il lut ces mots en français : « Dites à mes parents que je suis mort ici de soif. — Un tel de Bordeaux. »

Mon père ne voyait que deux choses, terribles : l'horizon vide et les ossements. Il ne pouvait plus se traîner. Il y avait huit grands jours que la soif, la faim, le soleil, les insectes cruels l'accablaient, le dévoraient. Au matin du neuvième, ses yeux déjà voilés croient voir quelque chose apparaître. Et cela approche, louche l'île, c'est un vaisseau. Il y venait faire un peu de bois. Grand étonnement et presque épouvante, de trouver là ce sauvage ou plutôt ce fantôme, qui s'avance, chancelle, et peut à peine parler. Le capitaine du vaisseau (un Américain) homme de cœur, le recueille, le fait revenir, lui donne des vêtements.

Le bois coupé, on cingle au nord, justement vers la ville qu'il eût choisie lui-même, la grande New- York, riche et hospitalière pour le travail et le talent. En touchant le sol libre, il bénit Dieu, respire... et moi aussi, qui fais ce pénible récit.

vu

Parmi tous nos malheurs, nul ne m'est plus sensible que la perte des notes, des nombreux papiers de mon père, égarés à son dernier voyage. Je reconstruis sa vie avec quelques lettres, y laissant de nombreuses lacunes, quand je n'ai rien en main, et me faisant un devoir de ne pas ajouter un seul mot de moi-même à ce que fournissent ces documents trop incomplets.

Ici, je le vois deux années à New-York, reconnaissant pour ce noble pays qui l'a sauvé, professant, enseignant, et de cœur très-attaché à cette patrie du travail et de la liberté. Par moment cependant, il regardait vers la France. Une chose l'y rappelait, les regrets de son père, e(

cette découverte tardive qui lui venait entin : ce père si sévère l'avait pourtant aimé !

Nos destinées, obscures à leur commencement, s' éclairassent ainsi souvent tard et près de la mort.

La fin tragique de deux de ses enfants frappait mon grand-père. Cette première famille dispersée, éloignée, lui revenait au cœur avec ses dons aimables, ses qualités trop dédaignées. Il marqua un désir violent de revoir, d'embrasser son fils. Mon père céda, sacrifia les avantages qu'il eût trouvés là-bas. À peine revit-il mon grand père, qu'il eut à le pleurer.

Il était naturel qu'il entrât dans l'enseignement. Il remplit une chaire de troisième au collège où lui-même avait étudié, dans sa ville natale. Il y était chez lui, près de tous ses parents. Mais l'air vif de notre plateau élevé fut peu favorable à sa poitrine et lui ferma cette carrière.

Il dut se résigner aux fonctions muettes d'employé des Droits-réunis. Aux Pyrénées, en Piémont, en Toscane, il les remplit sans trouver un lieu qui lui remplaçât Saint-Domipguc. Il languissait aussi d'une vie si tranquille et monotone après les aventures, les émotions de la grande île

où il avait vécu douze ans. Il regrettait Toussaint, quels que fussent ses torts. Il l'eût certainement visité, dans sa prison de Joux, où la destinée le mena. bientôt. J'ai dit, à tort, dans V Oiseau, qu'il le fit. 11 ne le pouvait, étant alors en Amérique, et d'ailleurs il ne l'aurait pas obtenu. Une prompte mort vint délivrer le prisonnier.

Mon père était né pour les îles. Des côtes d'Italie, de Livourne, où il était, il regardait sans cesse la curieuse île d'Elbe. Une lunette d'approche permet d'y distinguer non-seulement les ports et les rouges collines, les rochers géants de granit, mais les hommes, les arbres, les lauriers, les dattiers. C'est un petit monde et de grand mystère. Inépuisable mine de fer, de cristaux, de pierreries, où le grenat, l'agate, les marbres blancs-verts surabondent. De ses pôles aimantés, elle semble attirer l'Italie. A l'époque des bains de mer, la Toscane y afflue, anime de son mouvement la charmante baie de Porto-Ferravo.

C'était en 1811. Alors Napoléon était maître du monde. Nul n'eût deviné l'avenir. Mon père demanda et obtint d'être placé à l'île d'Elbe. Il y fut en 1812. Le gouverneur de l'île, dans une lettre que je possède, témoigne de l'estime, des regrets qu'il y a laissés. Dans ce monde sauvage, de fière indépendance, sa vivacité bienveillante s'était employée en tous sens. Il francisait ce peuple. Outre son poste de contrôleur, il professait à la chaire de français.

Mais quelle nouvelle étrange, et quelle émotion, quand cette grande puissance, qui paraissait si ferme, vint faire naufrage justement sur cet écueil de l'île d'Elbe!

On ne pouvait le croire. Ceux qui, quinze ans durant, l'avaient vu invincible, s'obstinaient à douter. L' Empereur ! à ce mot qui remplissait la bouche, l'idée venait d'un être audessus de l'humanité. On peut juger du trouble de mon père qui, dans sa petite île, allait voir arriver ce personnage immense. Comment y tiendrait -il ? N'étoufferait-il pas dans cet étroit espace, comme son captif mourut au fort de Joux? Sans vouloir comparer des vies si différentes, rapprocher le grand du petit, mon père, qui avait vu de

si près le spectre noir, allait donc voir aussi la face pâle du Premier des blancs!

Chacun sentait que rien n'était fini. Était-ce bien par inadvertance ou une cruelle prévoyance qu'on Pavait placé juste au point le plus dangereux entre l'Italie et la France? Toujours craint et toujours haï, objet constant des terreurs de l'Europe, il n'avait guère chance de vivre. Les rois avaient-ils intérêt à conserver vivant un être si redoutable, l'idole encore des plus vaillants du monde?

Chaque jour, cent mille voix déploraient la clémence qui l'avait épargné. Chaque jour les journaux invoquaient la vengeance. Mon père, tendre, imaginatif, fut saisi, conquis, se donna. La gloire, le malheur, le péril, les chances obscures de cette grande destinée, le ravirent à lui-même. Napoléon était à peine débarqué (1er mai 1814), il ne se contint pas, alla à l'Empereur.

11 ne se gardait guère dans son petit palais. Mon père put l'entrevoir par une porte. Il était blême et blanc, d'un blanc qui n'avait rien d'humain. Sa campagne étonnante de 1815 n'avait pu le briser. Mais la vue de ce roc où on prétendait le tenir l'assombrissait. 11 paraissait farouche.

« Que voulez-vous? dit-il brusquement, durement, ému de trouver là un inconnu. — Vous voir, voir Votre Majesté, » dit l'homme aux yeux ardents.

Ces yeux restèrent présents à l'Empereur. Il s'informa, et ses fidèles qui avaient entrevu mon père en répondirent. Il eut l'insigne joie d'approcher l'Empereur, de recevoir de lui une mission délicate et qui impliquait confiance. Tous les jours arrivait dans l'île la masse énorme des lourds et longs journaux anglais. Chacun est un volume en petit caractère. Ces feuilles arrivaient surchargées d'un noir torrent d'encre et de haine. Il se les faisait traduire de vive voix. On ne pouvait lire tout, et l'on s'en fût gardé. Il fallait un œil bien rapide, un tact parfait et sûr, pour lire l'utile, pour écarter l'outrage. Tout cela devant lui, sous son œil sévère, curieux, qui s'inquiétait de tel silence, de telle omission, aurait voulu voir tout, dans chaque page interroger le sort.

Madame Bertrand, née Dillon, avec l'esprit charmant de sa noble famille, et le sens vif de sa race irlandaise, avait goûté mon père, son élan méridional. Elle se confiait fort à lui, l'employait près de ses enfants. Courtisan du malheur, il se multipliait, suffisait à tout.

On semblait établi dans l'île pour l'éternité. On s'y organisait pour un séjour définitif. Napoléon semblait avoir pris au sérieux son petit empire. Il y montrait autant d'activité que dans l'autre de cent millions d'hommes. Il créait des routes, exploitait les mines, ornait San Martino, son Saint-Cloud solitaire. Mais les Anglais, qui croisaient tout autour, auraient pu voir souvent certaine figure d'homme qui, debout sur un roc, sondait de son regard les espaces lointains. Son œil d'aigle embrassait la mer, de son berceau la Corse, aux Alpes berceau de sa gloire.

A Elbe, février c'est déjà le printemps. Napoléon arrive à sa villa, l'esprit plein de projets ; il veut embellir ses jardins. Cependant il promène sa longue-vue sur l'horizon, sourit. Quatre heures plus tard, (dans la nuit du 27), il cinglait loin de l'île. Il allait aborder la cô!c de Provence au point le plus désert, près do marais d'An tibes. Qui

l'eut attendu là? Ceux qu'il laissait derrière, pouvaient à leur passage trouver plus de dangers, la grande nouvelle de la fuite répandait partout la terreur.

Mon père n'hésita pas. Le matin du 2 mars, il remit sa démission au gouverneur, M. Balbiani. Il laissa là sa douce vie paisible et se lança dans l'inconnu. Selon le vœu du maréchal Bertrand et de l'Empereur lui-même, il prit la mission hasardeuse de conduire la comtesse à Paris, si l'on triomphait, de la sauver à Londres, si tout était perdu, si Bertrand était pris, périssait avec l'Empereur.

Elle eût voulu courir la même chance et ne point les quitter. Mais traînant trois enfants, elle aurait retardé cette marche rapide du golfe de Juan à Grenoble où tout se décida. Elle devait rentrer par Marseille, chemin très -hasardeux lui-même et qui allait de nouveau être ensanglanté.

Tout fermentait déjà. Dans ces masses violentes et si nombreuses, la fureur croît par la fureur. Au débarquement même, ils sont entourés, menacés, des cris de mort s'élèvent. On est averti : a C'est Bertrand.» C'était le cas de mon-

trer du sang-froid, une grande présence d'esprit. Mon père souriait, disait : «Non... non, mes amis, vous vous trompez.)) On ne le croyait pas, on ne l'entendait pas; les plus éloignés avançaient, le cercle se serrait, animé, redoutable. Par bonheur, une femme qui arrivait de l'île d'Elbe, crie : c< Mais c'est M. Mialaret ! » On l'écoulé, mon père lui doit de n'être pas mis en pièi

Le danger restait tout entier. On l'arrache violemment de la comtesse, qui sera mise au lazaret. Lui, sous bonne escorte, embarqué pour le château d'If. A ce moment suprême, où madame Bertrand crut qu'il était perdu, — perdu pour elle, — elle s'émut, détacha de son cou une chaîne de pierres gravées qu'elle portait, la lui donna. Je la possède, et je la garderai toujours en mémoire des périls et du courage de mon père.

Cet If, dans son île, sur la mer bleue, se détache d'une façon sinistre. Ce n'est pas le sombre fantastique du mont Saint-Miche] à demi perdu dans les brumes. Sons le soleil de Provence, les pierres ont roussi. Le château apparaît à l'horizon fauve et sauvage. El il ne I rompe pas, il enferme de

lugubres souvenirs. Qui pouvait empêcher, un matin, les masses du port d'arriver en cent barques et de tout massacrer? Celte année de 1815 a dû être terrible, si l'on en juge par un fait significatif, la suppression de l'écrou de la prison.

Dans sa solitude, mon père ne savait rien. Il était comme au bout du monde. Grande était son anxiété. Rien de Napoléon, de sa marche si aventurée vers Grenoble. Rien de la dame restée au lazaret en plein péril. Il promenait ces pensées dans la cour du château. Un jour, une femme y pénètre, apportant des poissons. C'est celle justement qui l'a reconnu et sauvé. Elle offre ses poissons, va à lui, et, en vraie marchande : «Voyez comme ils sont frais! » elle lèvel'ouie... Un billet y était caché, qui lui dit tout. Fort de cette nouvelle, il écrit à Marseille avec autorité. On n'ose les garder. Ils sont libres et sur la route de Paris.

Napoléon était déjà aux Tuileries. Mon père y fut comblé. On l'y garda et madame Rertrand ne voulut pas se séparer de lui. L'Empereur le décora, le nomma préfet. Il refusa la place. De la grande aventure, il avait voulu le hasard, le péril, rien de plus.

Ce désintéressement, dont ses enfants restent heureux, est bien marqué dans une lettre écrite à sa sœur, des Tuileries, le 18 juin, jour même de Waterloo. — 11 ne veut qu'une chose, retourner au midi.

Mais le grand coup étant porté, il reste, se prépare à passer aux Etats-Unis avec les fidèles. On sait l'hésitation de l'Empereur à Rochefort. Il eût pu passer seul dans la barque qu'on lui offrait, joindre un vaisseau américain. Il perdit le moment.

Mon père n'alla pas à Sainte-Hélène. Désigné par le zèle des gens les plus ardents naguère pour l'Empereur, il fut condamné à la prison perpétuelle. Il échappa au Havre, où une famille le cacha. On Américain franc-maçon, voyant à certain signe qu'il était de son ordre, le prit un soir, le mit au fond de son vaisseau, et ne le laissa remonter qu'en pleine mer.

A quarante et un ans, mon père se vit relancé parle sort vers l'Amérique, au hasard, au travail, forcé de se créer des destinées nouvelles et de recommencer la vie.

Combien on est ému, quand venant de l'Europe, on trouve au bout du monde ce charme primitif qui, dans la patrie même, s'efface, disparaît chaque jour! Nos Frances extérieures du Canada, de la Louisiane, ont gardé des côtés originaux de l'esprit de nos pères. Notre France d'ici a gagné et perdu ; certaines grâces qu'elle eut ne sont plus que là-bas. Quelques portraits affaiblis qu'en donne Paul et Virginie ont ravi tout le monde. Combien ils touchent plus dans le réel !

De là surtout, je pense, l'attrait qui conduisait et ramenait toujours mon père en Amérique à tous les âges de sa vie, enfant, homme ou vieillard. Pour lui, l'enseignement y était l'amitié. En ces pays plus simples et d'intérêts moins compliqués, l'hospitalité si aimable lui fit, par ses élèves, leurs familles reconnaissantes, une vraie vie de cœur qu'il n'eût pas eue toujours chez lui.

Il y eut des bonheurs, des malheurs (qui attachent autant). Il élevait un très-charmant enfant qui devenait comme son fils. Et voilà qu'un jour, sous ses yeux, sur la savane, il est tué par un cheval. Mon père, inconsolable, quitta la contrée et dut chercher sur le Mississipi un lieu qui lui

rappelât moins celte douleur. Suivant le fleuve, il se trouva un soir, loin des villes ou villages, à la porte d'une habitation. L'étranger est si sûr d'être accueilli partout, qu'il entre sans scrupule. C'est la noblesse, le charme du pays, de recevoir ainsi le voyageur. Il eût voulu trouver la Louisiane au complet, en ses peuples et ses races, qu'il n'eût mieux rencontré. Cette famille, aimable et hospitalière entre toutes, avait triple origine, le Rhin, Londres et la France. Les Haydel du Rhin et les Anglais Becknell venus au temps de Law s'étaient par mariage unis à la famille du Français Bozonier, colonel de Provence, qu'un malheureux duel chassa de son pays.

Le Louisianais des bords du Mississipi-, sous sa véranda, voit descendre ou remonter d'innombrables bateaux. Ils ne s'arrêtent pas, ils ne lui parlent pas. C'est L'homme qui voit le plus cl qui entend le moins. L'étranger qui s'arrête est un trésor pour lui. Avidement,

il interroge, écoute. Mais combien entre tous, mon père dut être accueilli, ayant tant vu, tant fait, eu des fortunes si étranges! Avoir passé vivant les feux de Saint-Domingue, l'horreur de ses massacres, et l'antre de Toussaint, avoir c ouru les chances de l'aigle à son retour, l'avoir vu et touché, cet être extraordinaire dont le nom, en ce temps plus que jamais peut être, remplissait, émouvait le monde! c'était un grand attrait. Et tout cela conté avec cette ardeur de paroles, de regards, que j'ai vue encore trente ans après avec saisissement, qui chez nous suspendait tant d'âmes à la parole de mon père. L'impression fut forte. La famille fut prise et conquise, nonseulement M. Haydel, le chef de la famille, mais ses enfants, ses nièces, cercle charmant de demoiselles. M. Haydel dit : « Vous n'irez pas plus loin, et vous les enseignerez tous. » La porte se ferma et mon père dut rester.

La plus belle, la plus sérieuse des jeunes miss était Emma Becknell, encore enfant, déjà très-

éclatante et croissant d'heure en heure comme les fleurs rapides de cette étonnante contrée. Ayant perdu sa mère, régnant chez son père, chez son oncle, elle était à douze ans une dame, maîtresse de maison. Mon père l'admirait fort, mais ne la gâtait point, respectant les dons rares de gravité morale qu'elle avait dans cet âge tendre. Une sévérité passionnée faisait déjà son caractère. De nature elle était très-pure et pourtant très-émue. Elle était un peu seule, sentait le besoin d'un appui. La jeunesse légère lui allait peu. Un sens juste, rare à son âge, lui disait qu'entre ses voisins et le Français de France, on ne pouvait faire de comparaison. La douce austérité de mon père, ferme et tendre, ne l'éloignait nullement. Elle voulait un guide, qui l'aimât, mais la dirigeât.

Elle avait quatorze ans. Un jour qu'il la grondait avec l'autorité d'un maître, sans se révolter, elle dit, baissant les yeux, avec sa gravité anglaise : «J'aimerais mieux, monsieur, être grondée par mon mari. »

Mon père la regarda, elle avait fort rougi. Elle était très-charmante. Lui, resta bien rêveur.

11 songeait à son âge, trente ans de plus qu'elle.

Mais la famille entière dit qu'il ne fallait pas s'arrêter à cela. « Elle ne pouvait jamais rien vouloir que de sage. »

Un mois après, miss Emma, voilée de blanc, revenait de l'église, la main dans la main de mon père.

MU

On décida qu'au printemps j'entrerais en pension. La première communion en était l'occasion naturelle. En lui-même, mon père songeait que l'étude à la maison était presque impossible. Les travaux du ménage l'abrégeaient chaque jour et m'absorbaient de plus en plus.

Tout l'hiver, cette idée de séparation me fut présente, mais moins dureque je n'auraiscru. S'il fallait le quitter, la peine me paraissait moins grande de sortir la première, que de le voir partir de la maison, nous laisser ce grand vide. Dans le lointain d'ailleurs, je ne devinais pas quel eu serait l'arrachement. Les pensées de mon âge lisaient diversion, l'attrait de l'inconnu. Qu

rait cette vie nouvelle? L'enfant qui n'a rien vu, naturellement est curieux. Comment serontelles pour moi, ces petites filles que je n'ose ici approcher? Je me demandais tout cela.

Je n'avais jusque-là rien possédé au monde. Pour la première fois, j'eus quelque chose à moi. Mon trousseau, mes effets furent mis dans une petite malle. A mesure que mon linge, visité, et en ordre, y était déposé, je regardais, je m'y intéressais. Ma sœur joignait au linge des bagatelles qu'elle ne portait plus. Seule, j'aurai tout cela, ce sera mon petit royaume.

Comment dire ce que cette malle contint d'idées, d'espoir, de rêves qui se sont peu réalisés? Je l'ai toujours gardée, je l'ai encore, celte relique. Lorsque mon père partit pour l'Amérique, je le priai delà prendre avec lui, d'emporter une chose de moi. Elle revint, hélas! bien vide, nous rapportant à peine quelques pauvres débris de la vie qui fut notre vie. Elle-même avait bien souffert du voyage, restait inutile. Je ne la pris pas moins pour y cacher mes livres (mes larmes aussi). Parfois, nr asseyant bien bas près d'elle, je levais le couvercle, je plongeais du regard, et sans le vouloir, je parlais à l'invisible esprit dont

quelque chose y est peut-être encore. Elle m'a suivie fidèlement dans mes voyage de jeune fille. Personne ne savait que c'était comme une âme qui m'accompagnait, me gardait. Aujourd'hui elle enferme ce que j'ai de plus précieux, les manuscrits de mon mari. Chacun des grands labeurs qui marquent ses années, dès qu'il a vu le jour, vient se reposer là avec les souvenirs de mon père.

En entrant en pension j'étais bien décidée à être la première. Cela de moi à moi. Je ne lui en dis rien. Mais il put bien le voira mon ardeur d'apprendre, dans l'hiver d'avant mon départ.

Il était convenu que ma mère me verrait le dimanche, mon père dans la semaine. Cela me plaisait fort. Il viendrait seul, je pouvais l'espérer. J'avais d'avance une vive joie de ces tête-àtête qui seraient comme entre deux grandes personnes. Que ne dirions-nous pas! Mon cœur aurait tant amassé !

Le 1er mars, jour gris cl froid (on avait encore

du feu), nous partîmes tous deux. Nous arrivâmes à la récréation. Sombre était la maison, à voûtes basses , mais le noir corridor s'égayait de chants et de rires. Et moi, j'eus envie de pleurer.

Mon père, ému, entre dans le salon où sont toutes les dames, et il abrège la visite. « Je vous la remets, ma chère princesse, MHe Clémence, aimez-la pour moi et pour elle. » Il se leva, m'embrassa et sans rien ajouter prit congé.

Je n'essuyai pas une larme, je descendis roide en classe, ma main dans celle de ma maîtresse, et sans presque rien voir du nouveau monde où j'entrai, je m'assis près d'elle.

C'était le jour delà Grâce. Ai-je vu celui de la Justice?

Le lendemain je pris rang dans l'étude, la dernière place puisque j'arrivais si tard, à la rentrée de Pâques, et que tout était occupé. Au fond de la classe où j'étais, le jour avait peine à se faire. 11 venait d'un impasse étroit Malgré moi,

mes yeux se tournaient vers l'autre bout de la classe, où pénétrait un peu le soleil du matin. Hier aux champs sous la grande lumière, aujourd'hui tout à fait dans l'ombre. Grand changement de vie ! dure privation !

Le travail me soutenait. J'y portais une âpre ardeur, et sans jamais me ralentir. Heureuse ou malheureuse, j'aimais mes livres. J'y voyais des amis.

Ma maîtresse eût suffi pour me faire aimer l'étude. M"c Clémence avait une céleste douceur. Pendant qu'elle enseignait d'une parole lucide, d'un accent angélique, je m'oubliais à contempler son pâle visage de madone, que palissait encore un fichu de crêpe bleu ciel, toujours croisé sur sa poitrine. D'elle aussi, nous recevions renseignement religieux. Aucune bouche peut-être ne l'ut plus digne de parler de Dieu, el nul être (je crois) aussi près de la sainteté.

Cette sainte n'avait qu'une faiblesse, de ne pas trop aimer qu'on se souvînl de sa maison, de vouloir que l'élève montrai peu le regret des

siens, c'est-à-dire se donnât et prît la pension pour famille. Elle-même s'attachait aux grandes qu'elle avait prises enfants et conduites jusqu'à leur entrée dans le monde. A treize ans, pouvais -je espérer être remarquée et personnellement dirigée? Mes souffrances même ajoutaient à ma timidité, me mettaient à part. Je n'aurais su, comme mes molles compagnes de la ville qui ne regrettaient rien, lui jeter les bras au cou, et lui dire que je l'adorais.

Seule, à ma place obscure, je me rejetais plus en moi, vers mon passé, mon père, n'ayant qu'une pensée, un désir : le revoir.

Du 1er mars au 1er avril, tout un grand mois, un siècle ! mon père était souffrant, ne put venir. Mon frère aîné vint le jeudi me prendre, et sans regarder derrière moi, je l'entraînai vers la maison. En retrouvant les buissons d'aubépine tout fleuris, respirant l'air libre embaumé, j'en eus trop de joie. Il me fallut m'asseoir au bord du chemin.

Quelle fête par ce beau soleil ! J'allais donc les revoir, les embrasser, passer avec eux une bonne journée!... J'arrive... Mais personne à la porte... Ils sont donc peu pressés de me revoir? Ils n'ont donc pas souffert comme moi d'une si longue absence? Je regarde mon frère, sûre qu'il va me comprendre. Il garde le silence. J'entre le cœur glacé.

Certes, mon père me sentait venir, et de luimême eût devancé l'heure en m'embrassant sur le chemin. Mais devait-il laisser voir un excès de tendresse que l'on ne devinait que trop? A son étreinte, je reconnus son coeur.

J'arrivais bien changée. La pâleur des fièvres m'était revenue, et j'avais pris déjà le triste blanc que donne l'ombre. Je trouvais la famille au travail et m'y sentis comme en visite. Je n'avais rien à faire ; personne ne faisant dimanche avec moi, ce beau jour, tant rêvé, s'écoula silencieux. A peine vis-je mon père à part quelques minutes. je n'osais le prier de parler à sa fille, de lui demander ce qu'elle faisait. S'il m'eût interrogée, il eût vu mes efforts, tout ce que j'avais appris pour lui depuis notre séparation.

Le soir, je rentrai partagée entre deux émotions,

celle d'avoir senti que ma place n'était pas restée vide, et celle (bien inattendue) de je ne sais quelle joie amère de retrouver ma pension. Là du moins, j'échappais à la réalité, je reprenais le rêve et j'arrangeais les choses "selon les désirs de mon cœur.

Nous sortions une fois la semaine pour aller à l'église au bout de la rue. Les promenades étaient rares, et chose singulière, je les désirais peu. En revenant, je me sentais plus triste. Il faut voiler à l'oiseau en cage même la fugitive image de la liberté.

Point de jardin. A l'un des bouts de la longue étude, était le promenoir étroit, enveloppé de deux hauts murs. «Nul regard ne tombait sur nous. Et la maison d'en face fermait encore le ciel. On la voyait l'hiver à travers les branches dépouillées de trois ormes. L'été, elle disparaissait derrière leur feuillage. Dans ma demi-prison de la ville, sans cesse je regardais vers eux. On dit que dans les steppes arides de l'Asie, sans végétation, un

arbre, si par miracle on le trouve, est pour le voyageur un dieu. Dans l'espace resserré où se mouvait mon existence, ces trois ormes étaient pour moi des personnes. Je ne les quittais guère, j'économisais l'eau de mes repas pour leur donner à boire. Si j'étais sûre de n'être pas vue, je les entourais, je les embrassais. Songeant à mes trois arbres du sauvage Aveyron, je trouvais un plaisir sans nom à imprimer sur mes bras les hiéroglyphes de leur rugueuse écorce.

Ma pension n'est plus, nos dames jouissent d'un repus mérité. Dieu me garde d'accuser les lieux ni les personnes ! Les filles de la ville s'en arrangeaient bientôt, pleuraient un peu, se consolaient. Mais j'avais plus perdu, et je tenais peut-être de ma solitaire enfance de souffrir davantage, et de creuser plus le malheur.

Certains jours, au réveil, je me sentais un état él range, et comme une peur de moi-même. J'avais la gorge serrée à n'eu pouvoir tirer un son. J'aurais voulu pleurer, je ue pouvais. A la pre-

mière heure de la classe , la récitation achevait mon supplice. Nul moyen d'articuler. On devait croire que je ne savais pas ma leçon.

J'entrai dans une période singulière. C'était un flux et reflux d'abattements profonds et de gaietés violentes, puis de retours à la tristesse. À midi, dans les jeux, un élan, un emportement peu agréable à mes compagnes, qui trop souvent me firent punir. Je revenais à mes devoirs émue, vibrante. Bientôt cette fièvre tombait, je reprenais ma rêverie. Que font-ils aux Chapitoulas? Il est six heures. On dîne. Si j'étais avec eux à table aux dernières heures du soir!

JX

Chaque dimanche, au sortir de la messe, ma mère venait un moment. Avant tout, elle montait au salon, se faisait renseigner. J'allais la retrouver au parloir, non sans quelque effroi. Je craignais les reproches qui m'attendaient pour mes punitions de la semaine. J'ignorais le témoignage de ces dames sur leur élève, mais qu'il devait être terrible, d'après le sermon que je recevais! Au moment de faire ma première communion, être toujours en faute, et grondée comme une petite fille, quelle humiliation! On pariait même alors de m'ajourner. Je rentrais dans la classe toute en larmes. Il fallait parfois que M"e Clé-

mence vînt m'apaiser. Je serais allée à la messe à travers les sanglots.

Autres étaient les visites rares, trop rares, de mon père. Quand mon frère m'apportait des fruits dans la semaine, je le suppliais de lui dire de venir me voir. Je me mourais sans lui. Même mes tristes visites aux Chapitoulas, je ne les avais plus. En approchant du grand jour, toute sortie était interdite. Il fallait donc qu'il vînt. Et quel bonheur plus grand de l'avoir à moi seule, sans distraction! Lui ne montait pas au salon avant d'avoir revu sa (hère princesse. D'abord, les bras ouverts pour elle! On verrait ensuite à la sagesse.

C'était le jeudi ; je ne savais pas l'heure, et peut-être je l'aimais mieux. A partir de midi, je pouvais espérer qu'il ne tarderait pas. Nous dînions. Ai-je dîné ces jours-là? On ne sonnait pas pour se faire ouvrir, on frappait. Chaque coup de la cloche m'eût rendue vibrante, chaque coup de marteau me tombait sur le cœur, l'arrêtait. Les yeux de mes maîtresses étaient sur moi. Elle ne savaient que trop la véhémence de mes sentiments. Je ne bougeais, j'attendais sans respirer. Une voix montait d'en bas : « Mllc Mialaret! »

— Ah ! mon père! — Il fallait demander permission. Je l'oubliais, m'élançais, j'étais dans ses bras.

C'étaient là les bons jours. Mais il y avait ceux de mortelle attente, où les heures passaient et l'espérance. Sa pauvre santé le faisait hésiter pour ce petit voyage. Puis le cœur était plus fort, il demandait ses habits et partait, n'arrivait que beaucoup plus tard.

Depuis le dîner, je collais mon visage aux vitres de la petite porte, qui voyait sur le corridor d'entrée. Les élèves externes revenaient une à une. Le marteau tombait, se relevait, retombait. Ce n'était pas lui. Les malignes, qui voyaient ma déception, me disaient qu'il était là et qu'il allait frapper. Toujours trompée, toujours je les croyais. Au risque d'une grave punition, je courais ouvrir la porte. Le troupeau des petites folles me regardais faire, revenir, se pâmait de rire. Je souffrais quelque ehose d'indicible, une mort de l'Ame.

Je reprenais ma place, comptant les minutes

qui finissaient la récréation. C'en était fait, il ne viendrait pas. Au coup de cloche, je m'asseyais à mon bureau, cachant ma peine avec quelque fierté. Des compagnes plus légères que méchantes, si mes yeux rougissaient, prenaient un air de pitié, me disaient : « Moi, je ne me ferais pas tant de mal si mes parents ne m'aimaient pas. » Ces mots amers m'étaient comme un fer rouge Je ne répondais pas. Je cherchais des yeux s'il manquait encore quelques élèves. Je me tenais sur mes gardes pour ne pas tressaillir aux coups de marteau qui frapperaient encore. La classe complète, le marteau s'arrêtait.

*Sous nous tournions alors du côté de la maîtresse pour la lecture à haute voix. Toute perdue que je fusse d'ombre, il venait assez de lumière de l'autre bout de la classe, pour éclairer mon visage, le détacher du fond noir de mon bureau. Ce jour faible sur mon visage pâle ajoutait à son air de souffrance, et la curiosité des regards me poursuivait ; les miens restaient fixes sur mon ouvrage. Intérieurement je priais, je demandais à Dieu de faire venir mon père.

Mais un coup sec, frappé d'une main ferme, retentit. Tonte la classe s'émeut. . . Non. ces cœurs

d'enfants, de jeunes filles, n'étaient pas mauvais. Ils avaient fini par attendre aussi avec le mien. Cette fois je ne regardais pas la première au carreau. Une élève impatiente ouvrait le rideau et s'écriait : « C'est lui. »

Moitié brisée, moitié joyeuse, je demandais la permission de sortir.

Mon père voyait tout du premier regard, et la longue attente et l'épuisement de l'émotion. 11 s'excusait du retard, me tenait embrassée, touchait mes joues pour les faire redevenir roses. Moi, je le considérais presque sans parler, ni penser. C'était un délicieux: apaisement. Quand il m'avait vue une bonne heure, bien à son aise, il ne intait, lui aussi, s'informer. Mais je n'en étais pas troublée. Les plaintes étaient moins fortes, presque timides. S'il l'on avançait quelque mots sur le retard possible de ma première communion : «Non, non, disait mon père, ne l'ajournez pas pour quelques vivacités de nature. Je la connais, ma chère princesse, elle ne peut faire des choses bien terribles. »

Je lis en eiïel ma première communion et dans une si grande ferveur! Dieu était avec moi.

36 l LA VISITE.

L'enseignement religieux m'avait fort absorbée. Mes études en avaient souffert. Je me trouvais, deux mois avant la distribution des prix, à peu près la dernière de ma classe. En outre, je ne pouvais avoir aucune notion de ce qu'on avait appris six mois avant mon arrivée d'octobre à Pâques. Il fut donc décidé que je ne prendrais aucune part aux examens publics. En tout cela, rien qui fût contre moi. Les circonstances seules avaient fait l'obstacle. Je n'en eus pas moins un chagrin très -vif. J'essayai en dehors des classes de tout réparer et de répondre sur l'enseignement complet de Tannée. Mlle Clémence me loua et me découragea en même temps, jugea la chose impossible. Je ne pris plus conseil que de ma seule volonté, et sans perdre une minute, je me mis au travail. — Rude était vraiment la tâche, insurmontable, à certains jours où la défaillance physique était extrême. Je passais par les alternatives les plus opposées. Dès trois heures, en juillet, je tirais mes livres de dessous l'oreiller, et dans la fraîcheur du matin, j'apprenais tout avidement, l'amusant, l'ennuyeux. Je ne voyais pas l'objet, mais le but. A cinq, je descendais, j'apprenais la géo-

LA VISITE. ÔO.j

graphie sur les caries, je me posais des problèmes d'arithmétique, et sans guide j'arrivais à les résoudre. A la fin de juillet je pensais être prête et demandai à subir l'épreuve. J'échouai. Il fallait répéter mol à mot des centaines de pages. Ma mémoire n'était pas assez forte. En pleurant je repris mes livres. Il ne restait que vingt-cinq jours. Je tâchai encore de mettre en moi ces choses arides.

J'étudiai sans détourner les yeux, pas même vers mes Chapitoulas. À ce moment un coup me fut porté, si violent que j'en fus atterrée.

Le dimanche soir, après souper, la récréation se prolongeait. J'étais sur l'escalier avec deux ou trois pensionnaires; je leur peignais la joie qu'aurait mon père de me voir répondre le jour des examens. Je voyais pour récompense des vacances plus heureuses que mes jours de sortie. J'avais là un moment de détente et d'enfance; je m'y laissais aller. Mes cousines passaient la soirée chez nos maîtresses. Elles vinrent à moi dans un si g! and sérieux, que je me levai toute droite, sans savoir ce «pie je faisais. Puis je me rassis sans plus de raison. J'avais vu ma mère le matin aussi contenue (pie d'habitude.

Rien ne m'avait alarmée. É lait-ce de mes examens qu'il s'agissait? L'attente ne fut pas longue. «Nous allons, ma pauvre Àthénaïs, te donner une triste nouvelle ; ton père est venu hier arrêter son passage pour la Nouvelle-Orléans. Dans un mois, il te fera ses adieux. Ton frère aîné part avec lui. » Là-dessus, des baisers, beaucoup d'effusion mêlée de larmes... Je ne sentis pas la douceur de cette pitié. Tout mon sang s'était écoulé de mon coeur. J'en suis sûre, j'étais hors de la vie. Les nerfs seuls avaient leur action. Ils se roidissaient, et j'avais une sensation étrange, je me sentais grandir. De toute cette hauteur fantastique, je voyais à mes pieds le vide d'un précipice... C'était l'escalier que je dominais.

On hâta quelque peu le coucher, dans l'idée que le sommeil invincible de l'âge apaiserait ce trouble extrême dont je n'avais moi-même guère conscience, mais dont on était effrayé.

Je passai dans la chapelle, je m'agenouillai, je suivis mes compagnes au dortoir. Aucune d'elles ne me parla, par un respect craintif de ma douleur muette. Ainsi je traversai la grande épreuve de ma destinée; ni cris, ni pleurs, rien qui me soulageât.

Le plus terrible fut le réveil. Cette aube dorée qui tous les matins avait soutenu mes pénibles efforts d'un rayon d'espérance, revint la même, et je n'en fus que plus désolée. Si le ciel eût été gris, triste, en communion avec moi, alors peut-être j'aurais pleuré, parlé, laissé voir mon angoisse, trouvé consolation.

Une chose amère sur laquelle je revenais sans cesse, c'était le silence de ma mère à sa visite du matin. Pourquoi n'avait-ellc rien dit, rien laissé paraître? D'où venait que je fusse instruite par des parentes plutôt que par les miens? Et mon père qui n'était pas venu me voir!

Tout fut fini pour moi, et je ne pus jamais en revenir. Ce jour-là trancha dans ma vie. Jusqu'alors chez l'adolescente, l'enfant restait parce qu'il n'avait pas eu son heure. L'âge est comme la saison, il ne faut pas que le ciel manque à son développement complet. Ce ciel aurait été le regard d'une mère qui tempère, adoucit les plus tristes réalités. Cela manquant au moment décisif, je fus frappée, tout s'arrêta soudain. Je n'eus point le progrès naturel, harmonique. J'avais quatorze ans presque, et je gardai cet âge. Mais dans cette finie ainsi fixée, entra la raison posi-

ÔC6 I.A VISITE.

tive, inexorable et froide, qui creuse les blessures.

Une grande semaine allait- elle se passer sans voir personne? Ne voudrait-on pas savoir comment je prenais la peine commune? Ah! si j'avais été une de ces enfants idolâtrées!... Si je l'avais été, il n'y aurait eu ni verrous, ni barrières, je serais partie, tombée au milieu des miens.

Une chose me sauva d'un vrai désespoir, la pensée de mes examens. Maintenant que mon père partait, il fallait lui donner cette preuve d'un attachement si fort qu'il vaincrait tout obstacle. Sans élan, j'étais trop brisée; avec une passion sombre, dans ma cage étroite où j'en venais à ne plus respirer, je repris le travail, et de jour et de nuit. Quand tout dormait, je me levais sans bruit, j'approchais mon livre de la veilleuse, et péniblement, j'étudiais les lignes qui flottaient sous la clarté tremblante. Et j'arrivai. Il était temps. Je n'avais même plus la force d'être joyeuse de mon succès.

Le grand jour venu, je mis pour la seconde fois la robe blanche de ma première communion,

et je m'avançais pour saluer le public, lui adresser le compliment d'usage. Il fallait savoir le dire dans une certaine grâce. La cour était comble des familles et des curieux. On attendait impatient. Je n'avais pas de rôle dans les pièces qui devaient se jouer, à cause de l'acte religieux que je venais d'accomplir. Pour être agréable à mon père, qui serait au premier rang, on m'avait donné à réciter ce petit discours. Vous le savez, je n'avais pas l'aisance facile des petites filles qu'on fait poser en toute occasion. Me trouver seule sur la scène en avant de mes compagnes, me troubla fort. Je dis mon compliment d'une voix altérée et sourde. J'aurais éeboué sans mon attitude souffrante et la (race des fatigues qu'on ne voit guère sur le visage d'un si jeune enfant, beaucoup me connaissaient et savaient le fatal départ. Il y eut un mouvement sympathique pour le père et la fille, si près l'un de l'autre aujourd'hui, si loin demain, et a mille lieues peut-être. Les examens suivirent. J'y fus favorisée par ma mémoire, complimentée, mon père bien davantage. Il nageait dans la joie. Doux éclair dans un ciel si sombre ! Dans le Ilot de la foule, nous pûmes à peine nous parler. Des amis le suivaient,

lui disaient: «Nous vous voyons si peu! nous allons faire avec vous un bout de la route. » Il partit en me promettant de revenir le lendemain pour la distribution des prix. Si j'avais une couronne, je voulais la tenir de lui. Il ne vint pas. Ma mère et ma sœur devaient avoir leur tour. Elles craignaient d'ailleurs moins que mon père de ne pas m'entendre nommer. Je le fus trois fois, contre mon attente.

Quand tout fut fini et que les mères vinrent une à une demander leurs filles, j'interrogeai la mienne du regard. Allait-elle aussi m'emmener? C'était autant une fête de partir que d'avoir beaucoup de prix. Après toutes les émotions de ces deux journées, il en fallait d'autres et plus douces, celles du retour dans la famille.

Personne n'étant là pour reprendre mes effets, je dus rester, attendre au lendemain. Quelle tristesse s'attachait maintenant à ces murs silencieux, hier encore pleins d'échos ! quelle solitude dans ces longs dortoirs où je dormis seule ! Laissée à moi-même, je me promenais partout, cherchant, écoutant. Je n'entendais que le bruit de mes pas sous les voûtes des corridors. Je regardais de la fenêtre dans la rue déserte si quel-

qu'un n'y paraîtrait pas pour moi. Je mettais pour la vingtième fois en ordre ma petite malle, comme si Jean eût été là pour l'enlever. Puis, j'allai m'appuyer sur le rebord d'une croisée étroite qui pfongeait dans une petite cour sombre, de quelques pieds carrés. Un malheureux singe, captif comme moi, y faisait de constants efforts pour regarder en haut et voir un peu le ciel de l'obscurité de son puits.

Le soir enfin on vint me prendre. J'arrivai au

milieu d'un véritable déménagement. Dans de vastes caisses on emballait toute la bibliothèque de mon père. Les rayons déjà presque vides donnaient à son cabinet un air pauvre et dévasté. Par un cruel contraste, à l'animation de la famille, aux voix qui s'appelaient, se répondaient, aux échappées des enfants à leur bruyant retour, on eût dit une fête. La fièvre du travail donnait un moment d'oubli. Mes larmes eussent fait un dur réveil. Je sus les refouler. Si grandes étaient les préoccupations à la veille d'un tel voyage, que mon père, toujours attentif, ne me félicita point

de mes prix. Et pourtant je les lui rapportais, les tenais à la main.

Au matin, nous n'eûmes pas ce doux moment où nous nous retrouvions seuls, quand tous dormaient encore. La maison fut levée au point du jour. Je me sentis effrayée de mon vide et de mon isolement; six mois d'absence m'avaient faite presque étrangère, Ma mère avait perdu l'habitude de m'employer, de me nommer. Elle se faisait servir par ses garçons. J'allais à elle, lui disais : « Que voulez-vous que je fasse? — Rien. N'as-tu pas ton bas à tricoter? » Ce m'était impossible. Comment rester immobile près d'une si grande agitation? Je revenais m'offrir. Je cherchais à deviner, à prévenir. Mes frères, plus au courant de tout, toujours me devançaient. Mon père, tout entier aux affaires, au rangement des papiers et à mille autres soins, n'était plus calme à son bureau. On ne savait où le saisir. Mon frère aîné, penché sur sa valise, qu'il faisait, défaisait, ne semblait déjà plus avec nous. Jl ouvrait par moments de grands yeux; on eût dil qu'il voyait l'infini des horizons de la mer. Dans les moments de halte, mon père et ma mère, avaient des entretiens^ je plus souvent ma sœur

restait, entendait tout. C'était peut-être nature], et cependant, n'être de rien, ni des préparatifs, ni des conversations, cela me troublait, m'irritait. Aux repas seulement je me sentais plus calme. J'avais repris mon ancienne place près de mon père. Je le servais, je F écoutais parler. Il s'agissait toujours de la Louisiane, de ses paysages grandioses et immenses, de son fleuve rapide aux bords duquel il allait vivre, de la sombre forêt qui s'étendrait derrière l'habitation déjà si ombreuse sous ses énormes pacaniers. Alors son âme s'échappait dans le passé, il regardait ma mère, lui disait : « Vous souvenezvous? chère miss Emma! » Elle restait silencieuse, sans oser lui rendre son regard.

Les caisses se fermeront et partirent. On n'attendit plus que l'avis du capitaine. Daps le calme qui succéda au bruit du marteau d'emballage, clinniii -ontif renaître les empotions assoupies. On ne se parlai I plus. (Je pnir (Je sç trahir. (Jette allenle él.iil inm-lelle. \[<m père

dans l'inaction reprenait le poids de ses pensées. Ma mère, sourdement agitée, revoyait dans les malles, partait pour la ville, achetait encore. Ma sœur, dans un trouble égal, la suivait. Alors il me prenait de folles envies de décharger mon cœur, de supplier mon père de me prendre avec lui. J'arrivais la parole sur les lèvres, j'allais parler, son regard m'arrêtait. Je n'y trouvais plus cette douceur pénétrante qui tant de fois m'avait émue. Sa contenance était plutôt sévère. Je restais interdite. Tout allait donc me manquer.

La veille du départ, je crus recevoir le dernier coup de celui qui me semblait moi-même. « Ma chère Athénaïs, me dit-il en m' asseyant au bord de l'étang, tu sais que je pars pour un grand voyage, et Dieu seul sera maître de ma destinée. Que vas-tu faire quand je ne serai plus là? — Vous pleurer, » répondis-je en me roidissant. — « Ce n'est pas ce que j'attends de toi, dit-il avec effort, je laisserai après moi ta mère désolée; tes frères entreront au collège. Vous serez seules, ta sœur et toi, pour lui adoucir mon absence. Que seras-tu pour elle?... Voyons, réponds-moi. Il faut que je sache de toi tes pensées.»

J'eus le vertige. «Ah! prenez-moi, m'écriai-je,

ne me laissez pas en arrière, papa ! Mon cher papa! je vais mourir sans vous... — C'est impossible, reprit-il, en me repoussant faiblement. Ta mère n'y consentirait pas. Elle n'est pas contente de toi, de tes fiertés. Tu n'es encore qu'une enfant, qu'il faut diriger, punir même. Et toi seule te révoltes sous sa main. Quand je ne serai plus là pour te soutenir (parfois, à tort car tu n'es pas parfaite), je vois d'avance ton visage contracté, tes yeux qui semblent me chercher... Eh bien, si tu veux que je t'aime et que mon cœur reste avec toi, promets-moi, non de me pleurer, mais d'être toute à ta mère. Elle te sera indulgente, elle me l'a promis. Tu as en toi de quoi te faire chérir. Ne reste pas morne et froide, laissant croire que tu n'as jamais aimé que moi... Chère enfant, sans doute je te quitte à regret, mais avant toi, il y avait en moi d'autres affections. Celle dont j'emporte la pensée, peut par son témoignage ajouter à ma tendresse pour toi, ou l'éteindre...)) C'était assez. Je n'entendais plus, ou plutôt, je me croyais dans un mauvais songe, et je me débattais pour trouver le réveil. Mon père seul il aussi que c'était trop. Il voulut m'altiivr dans ses bras, faire couler mes larmes. En vain. Je ne

sentais que l'aridité sèche, la terreur d'avoir trop aimé.

Ce furent tous nos adieux. Rien ne me consola. Ah! si j'avais pu deviner que ces froides paroles me cachaient un excès de tendresse!

Le lendemain au soir, à cinq heures, il fallut s'arracher. Ma mère ne le pouvait. Elle allait du mari au fils, ne se connaissant plus. Mon père, dans une angoisse extrême, allait devant. Mais il fallait encore revenir vers ma mère, la raison ner, lui dire qu'on reviendrait.

Ce fut pis pour mon frère. Nous pensâmes la voir mourir d'un excès de douleur. Avec nous, pauvres enfants bien troublés, les adieux s'abrégèrent. Ma sœur aussi s'en alla, avec eux. Ma mère était sur la porte immobile, comme inanimée. Nous, à distance, nous suivîmes encore, et tous les animaux qui avaient tant aimé mon père. Ils sentaient que le malheur était entré sous ce toit, restaient dehors, inquiets, effarés.

L'âme de la maison en était partie pour n'y

plus revenir. Ceux qui restaient semblaient avoir perdu la leur. Ma mère se coucha dès le départ, et ne pouvant parler, elle nous donnait ses ordres par des signes. Nous comprîmes qu'il- fallait aussi nous coucher. Il faisait grand jour encore. Tirer tous les volets sur cette lumière qui venait comme une consolation, semblait cruel pour nous. Ma mère préférait les ténèbres. J'allai fermer avec Jeanneton. Je ne pus entrer dans le cabinet de mon père. Elle en ressortit tremblante, et crut l'avoir vu au fond de l'alcôve. Je lui saisis les mains, lui dis: «Voyez encore! — Il n'y est plus,» fit-elle. Et moi, toute la nuit, je l'eus devant les yeux.

Ma mère se leva le lendemain sans défaillance, mais on voyait à la pourpre de ses joues que la fièvre la dévorait. Elle envoya Jeanneton à la ville prendre des nouvelles. Au retour, cette fille s'échappa dans une joie naïve, conta que mon frère était gai, qu'il faisait des emplettes. Elle croyait nous consoler. Ma mère la regarda irritée, puis se laissa tomber sur une chaise, cacha sa tête, et dit d'une voix étouffée : c< Je suis seule à souffrir. »

Les plus tristes sont ceux qui restent. Chaque place est un souvenir, chaque souvenir un déchirement. Les murs vibrent autour, réveillent des échos. On croit entendre, on reconnaît le pas. « Ils sont là et on va les voir! » Fugitive illusion qui dilate le cœur pour le contracter plus encore. — Et ces habits, ces chaussures oubliées, on ne s'attendait pas à les trouver... Le pied n'y est-il pas? On tressaille, on recule.

Aux repas, nouveau trouble. La table est incomplète et des places sont vides. De grosses larmes échappent, quoi qu'on fasse. Ainsi, à tout instant, l'âme, le cœur se cherchant voudraient se ressaisir.

Telle fut l'impression de ces premiers jours d'isolement. Ma mère souffrait une agonie, mais sans la trahir par des plaintes. Ces douleurs concentrées, farouches, sont terribles.

Ma sœur ne revint qu'après avoir vu le départ pour Bordeaux. Elle avait bien pleuré, on le voyait à ses yeux. Mais cela l'avait soulagée. La destinée lui était moins sévère. Eile lui gardait ce qui console un jeune cœur. Et puis, elle devait écrire tous les jours à Bordeaux, tant que l'on y restait. Quand elle souffrirait, pleurerait, mouille-

rait le papier de ses larmes, ce serait encore du bonheur.

Awc quel frémissement intérieur je voyais arriver les lettres de mon père! Le navire restait à l'ancre retenu par les vents contraires. Toute sa consolation était de savoir ce qu'on devenait à la maison, de soutenir les courages, de nous bénir encore. Ma mère, aveuglée de ses larmes, ne pouvait lire, elle en chargeait ma sœur. Elles s'enfermaient alors toutes deux, et nous ne savions ce que contenaient les lettres. On nous disait seulement qu'ils allaient bien et qu'on attendait le vent d'est pour prendre la mer. Je regardais avec anxiété la girouette. Elle grinçait sur son pivot, el tournait inconstante à tous les points de l'horizon. J'aurais voulu qu'elle fil toujours ainsi ; mon père se découragerait, et nous les venions revenir. Un matin, je la trouvai calme el fixe au levant. Je sentis que tout était fini.

Alors nous restâmes cinq grands mois sans nouvelles, dans toutes les anxiétés de l'attente.

Ma mère usait de ses yeux, de ses pleurs, les lettres qu'elle possédait. Je brûlais de savoir ce que lui disait mon père, et s'il était parlé de moi. Lorsque j'ouvrais l'armoire et que je voyais l'écriture, j'éprouvais tous les supplices delatentation. Eblouie, j'étendais la main, je sentais venir le papier, je l'attirais à moi, j'allais lire... Non, je sus résister...

Ce n'est qu'au bout de vingt ans que j'ai eu à moi ce trésor, que j'ai dévoré ces lignes presque effacées, et que j'ai su de quel cœur nous étions aimés.

L'automne se passa dans la solitude profonde de notre campagne. La maison fut plus vide encore. Deux de mes frères entrèrent au petit séminaire. Le plus petit de tous resta, et je fus son maître d'école, l'enseignant à écrire, décliner, conjuguer. Ma mère et ma sœur étaient toutes aux préoccupations d'un grand changement de vie. Si l'on ne vendait encore la maison, on allait du moins la quitter pour l'hiver. Mon père l'a-

vait écrit : « Ne restez pas dans cette pauvre maison. Vous y seriez trop seules et peu en sûreté. Vous y mourriez d'ennui. »

Le jour, nous échappions encore. Mais dans les soirées lentes et mornes, quel retour sur soi-même, quel assombrissement ! Tout alarmait, les moindresbruits, l'aboiement des chiens dans les fermes. Si le chat-huaut traînait autour du colombier sa voix lamentable, il nous semblait entendre la plainte d'un naufragé. L'année fut terrible d'orages. Les arbres, autour de nous, rompaient sous la tourmente. « Où sont-ils maintenant ? disait ma mère. Ne dirait-on pas les combats des mais, des vergues d'un navire en détresse? »

Le soir, les yeux: sur noire ouvrage, nous trouvions tous ces bruits plus sinistres encore. Le vent agitait, ébranlait les portes mal fermées, passait dessous avec d'affreux sifflements de vipère. Après de faux apaisements, venaient des réveils brusques, où Ton eut dit que toul s'abîmait, que li maison tremblante serait emportée et rasée.

Des femmes seules, sans protection, pouvaient bien craindre aussi pour elles-mêmes, en ces nuits maudites. Mais no- pensées n'étaient plus à nous. Gomme ma mère, nous disions: «Où

sont-ils? » Quand le vent s'engouffrait dans la cheminée, ou descendait en longs gémissements, mon émotion redoublait! S'ils étaient là, près de nous, si nous les entendions gémir ! Mon père nous avait dit pour ces engouffrements du vent : « Ce sont les âmes des morts qui pleurent. » Ce mot me revenait. Je ne pouvais tenir en place. J'allais comme éperdue dans le dortoir obscur, je me jetais à genoux près de mon lit, et, serrant les barreaux, je croyais ressaisir mon père.

Octobre finissait. Ma mère décida que, jusqu'au retour de mon père, je serais à la pension. J'en bénis Dieu. Dans ces longues vacances, j'avais trop vécu de mes tristesses. Les doigts s'arrêtaient peu, mais l'occupation monotone laissait l'esprit libre d'errer dans un flux et reflux de pensées troubles et amères. Il me fallait un labeur absorbant, la règle, et les obstacles à vaincre. Je ne repris pas mes livres mollement, mais dans une âpre joie, affamée de travail, en voulant toujours davan-

tage.

Le 1er novembre, ma mère, allant à la messe, me reconduisit. Jamais je n'avais assisté à l'office de la Toussaint ni à celui des Morts. Je n'en con-

naissais pas les lugubres cérémonies. Jusque-là, la mort, en elle-même, ne m'avait pas troublée. Sa vague image flottait pour moi dans les ombres, les fleurs de notre petit bois.

Mais quand je l'aperçus, fixée dans son image étrange, quand je vis ces longues et lourdes larmes de métal qui tombaient une à une sur le deuil des tentures, je fus saisie. Je ne le fus pas moins de voir les prêtres se dépouiller, prendre de noirs habits, l'autel s'éteindre, et d'entendre tout à coup des voix sourdes et caverneuses entonner le chant des trépassés. De cette obscurité d'en bas, à notre tribune élevée, près des combles, montaient les voix : on eût dit d'un sépulcre.

Je ne les savais pas, ces chants, j'écoutais et j'y sentais comme un glas qui refroidit le cœur et peu à peu l'arrête. La vision cruelle de ma fièvre revint. . . Je frémis. Nétait-ce donc pas assez de l'absence? Autour de moi, je cherchais où me prendre... En vain. Les chants pleuraient, et les cloches sonnaient : « 11 ne reviendra plus. »

LA MORT. sgg

Au départ do mon père, la nécessité d'aller à la ville avait été, pour cette pauvre maison, une désolation première. Nousemportions les meubles.

Mais ce que nous ne pouvions emporter, ce qui reslait au seuil, c'était cette famille d'animaux domestiques, d'amis, de nécessiteux, que nos miettes renvoyaient contents.

Mon père avait demandé, dans ses lettres, qu'on eût pitié, au départ, surtout des infirmes rebutés de tous, même de leur espèce. Beaucoup avaient senti, dès le jour de la séparation, que le paradis se fermait, et volontairement s'étaient exilés. Le chien surtout ne peut vivre sans maître. Chassé et ne sachant où se donner, il cherche vainement à se faire à la vie sauvage. Ses yeux tout humains vous demandent grâce. Il voudrait mourir à vos pieds. Le nôtre, qui pourtant était de la famille, tous les soirs s'en allait sur la route qu'avait suivie mon père, hurlait ei revenait.

Le plus désolé, le plus à plaindre était le chat Moquo, refoulé dans l'ombre du chaie, égaré', n'n^ant se montrer. Quelques jours il attendit dans sa solitude, puis vint regarder la place vide. Enfin, il prit son parti, -'enfuit aux }><>iv, sans que nous pussions jamais le rappeler. Il reprit la vie

errante et sauvage. Il y périt sans doute, et de regret, autant que de misère.

Je la revis, notre maison, bien peu changée encore, un an presque après le départ. De la ville ma mère nous envoya une après-midi pour y chercher quelques fruits.

Ce beau lieu, dans son abandon, me parut encore plus adorable. Les mêmes ombrages mélancoliques nous attendaient. Les rayons du soir, brisés dans un feuillage déjà d'automne, y faisaient une chaude lumière. Ce lieu, plein de silence, était aussi plein d'amour.

Et la pauvre maison ! J'avais beau la savoir vide, une invincible illusion me restait ; je croyais trouver au seuil les bras de quelqu'un pour me recevoir. J'attendis un moment, n'osant entrer me détromper ! . . Hélas ! la porte restait close. J'ouvris d'une main tremblante, ne trouvai pas même son ombre. Sa petite table noire, pauvre relique de famille, restait là seule. La bibliothèque craquait, attaquée par le ver rongeur. Ln

chambre avait déjà un air antique. Un monde obscur, ennemi de la lumière, s'en était emparé. Ces hôtes étrangers me donnèrent une impression trop douloureuse. Je m'échappai. Au dehors tout était calme et recueilli comme autrefois. La première brume se mêlait aux derniers rayons. Nos grands arbres pensifs me donnaient le salut du soir.

La séparation cependant pesait trop à ma mère. Elle voulut l'abréger et partir. Mon père avait des difficultés pour régler nos affaires, il aurait fallu des années. Il n'osait dire : « Venez, x> mais ses lettres parlaient.

L'été, tandis que nous étions en pension, ma mère avait préparé le départ. Quand je rentrai pour les vacances, je trouvai un atelier d'oùvrières. Tout cela me plut fort. Rien n'allait plus à mes désirs. J'oubliai les pressentimenls. Je m'élançai, de tout mon jeune comr, vers ce que j'aimais.

La maison ne semblait pas trH<\ Ce n'étaient

que projets, mouvement et visites. Les parents, les amis, venaient demander des nouvelles. Avions-nous la réponse du capitaine? Quelle serait notre route? Irions-nous à la voile ou à la vapeur? Ne fallait-il pas craindre les vents de l'équinoxe? Mille questions me passionnaient. J'avais eu peur des orages, quand mon père était en route. Pour aller le rejoindre, je ne les craignais plus.

Comment me trouverait-il ? Etait-ce présomption? je me croyais embellie. Je n'étais plus (il me semblait du moins) la petite bergère. La souffrance m'avait affinée et l'âge me donnait un rayon. On y songeait, mes toilettes étaient un peu moins négligées. Il y avait parmi, une robe de mousseline, qui cette fois s'harmonisait, à mon teint pâle, à ma démarche plus légère. Je n'avais aucune vanité de jeune fille. Je songeais à mon père : pour lui, je voulais être belle.

Nous étions à la mi-octobre, et il fallait partir. Le ciel triste, orageux, ne nous invitait pas.

Mais on n'y songeait guère. Ce n'était presque plus notre ciel. Déjà notre âme était ailleurs.

Je travaillais près de Guillemette, notre ancienne couturière, et lui disais : « Vous le voyez, c'est sûr, dans dix jours nous serons partis. Que de fois j'ai eu la crainte de voir manquer tous nos projets ! Mais le moment approche. J'ai un poids de moins sur le cœur. » Elle me regardait d'un air de reproche qui voulait dire : « Tous ne regrettez rien? — Si, si, ma bonne Guillemette. Mais ce sera si bon de l'embrasser ! ... Mon Dieu, ce sera trop de joie ! »

Des pas lents montaient l'escalier. Je regardais. Celaient nos cousines. Elles ne me sourirent pas. Ma mère les vit aussi, alla au-devant. Quel étonnement !... Aucune parole, des regards mornes, un geste désespéré qui dit : «Tout est fini. » — Quoi?... Après?... Que voulez-vous dire? Ma mère reculai! égarée. « Il est mort! » Je n'entendis que ce mot, et je l'entends encore aux heures où le passé m'enveloppe de

ses ombres. — Cette nouvelle, donnée en plein espoir, fut une chose écrasante. On n'y pouvait croire. Les yeux noyés de larmes priaient, suppliaient, demandaient qu'on fît grâce. Ma sœur allait de l'un à l'autre, disait : « C'est impossible, il vit, il nous attend. » Elle jetait des cris, étouffait. Ma mère, étendue, semblait morte. Une lettre était dans sa main. Cette lettre racontait le fatal événement. Mon père, dans sa sollicitude pour mon frère, l'avait mené lui-même au Nord, à Cincinnati (500 lieues de la Nouvelle-Orléans). Il l'avait mis là, au collège, pour qu'il n'y parlât que l'anglais. La maison était en vacances à quinze lieues de la ville, dans la crainte d'une épidémie. Mon père y conduisit l'enfant, puis resta encore, pour avoir des nouvelles avant de redescendre le fleuve. Il ne pouvait se détacher. Les adieux avaient été fort tristes. Il parla comme s'il prévoyait sa fin.

Huit jours après la séparation, mon frère rentrait à l'hôtel, malade de la fièvre. Il y trouvait mon père atteint du typhus. Il avait le délire, et pourtant il le reconnut, eut un vif élan, le tint serré, pleura. Ce fut le dernier éclair de l'âme. L'agonie vint, la nuit il expira.

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