LIVRE II
Je montais souvent sur le bord de la terrasse pour voir au loin les deux: grosses tours de la cathédrale et la fine flèche de l'église Saint- Jacques qui dominaient nos ombrages. Et j'étais
curieuse de les voir de plus près.
Mou premier voyage à la ville avait fini dès Tentrée d'un faubourg où demeurait ma tante, et j'en avais été toute saisie. Une belle cour bien verte, sous la vigne grimpante, donnait à sa maison un air de fête. Au-dessus, dans les hauteurs, passait une terrasse où la vigne montait encore et retombait en longs festons. Au fond de la cour, un jardin, un vrai jardin de fées où les arbres portaient des fruits d'or. L'espace était étroit, les plantes se pressaient, couvraient la
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terre; ce n'était qu'un tapis de fleurs. Comme elles sentaient bon! Leurs odeurs se prenaient à moi, eldans ma joie, je serrais les plis de ma robe pour les conserver plus longtemps. Mais peu à peu, ces parfums concentrés me donnèrent une langueur inconnue, un assoupissement agréable d'abord, bientôt pénible. Au milieu des lis, des roses, des orangers et des citronniers en fleurs, sous la chaleur de midi, ma tête s'appesantissait, se prenait d'un peu de fièvre. Mon organisation ne s'est jamais accommodée des senteurs douces et pénétrantes. Elles me troublent. Il me les faut amères, franches comme les simples des bois et des prés pour lesquels je suis née.
Je n'avais gardé aucun souvenir du retour. Cette première visite restait dans mon esprit comme une apparition fugitive, un beau rêve que j'aurais bien voulu retrouver.
Et pourtant je restais longtemps, bien longtemps sans refaire le même voyage. Ma mère et ma sœur partaient tous les dimanches pour la ville, sans qu'il fût jamais question de m'emmener.
Ma mère, malgré sa jeunesse, avait déjà renoncé aux riches parures d'Amérique, et se
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mettait avec une extrême simplicité. Elle n'avait pas à le regretter ; la plus modeste robe de jaconas, le moindre chapeau de paille, la faisaient si noblement belle ! Elle avait toujours un grand air qui tenait mon père en admiration devant elle. Tout. son luxe était pour ma sœur, blonde et frisée, un vrai bijou créole. Elle nageait dans la joie, rien qu'à la vue de sa robe rose et de ses jolis souliers de prunelle noire. Quelle distance entre nous ! A ces jours, je sentais vivement cette inégalité, et mes yeux tombaient malgré moi sur mes petites indiennes toujours sombres, même l'été. Comment se faisait-il que je fusse en même temps toute attendrie de les voir si fraîchement parées?
Je tournais autour, je les aidais, cherchant dans les liroirs, leur offrant les détails de leur toilette. Elles étaient toujours si pressées de peur de manquer l'office ! Quand les apprêts étaient finis, il leur arrivait de passer devant moi, toute petite que j'étais, de me demander mon avis par un sourire. Mors volontiers, je me serais jetée dans leurs bras, disant : a Prenez-moi.» Cet élan expirait sur mes lèvres, .le tenais d'une éducation sévère de savoir déjà me contenir et me taire.
Je les regardais partir, s'éloigner. Bientôt, elles disparaissaient au détour du chemin. Mon cœur se dégonflait, mon regret s'apaisait peu à peu. Je revenais à mes frères, ou plutôt j'allais faire un tour chez la fermière, qui songeait, elle aussi, à sa toilette. C'était une grande affaire. A la campagne, on ne se fait point belle tous les jours, bien qu'on y pense. La plus rude prend des instincts de petite-maîtresse devant son imperceptible miroir. Je considérais Manon, drapant son beau fichu rouge avec une sorte d'orgueil, non sans ménager autour de son cou la line gaze blanche qui modérait la chaleur de son teint fortement bruni. Elle avait commencé par donner un bon quart d'heure à l'ajustement du corsage, lissant, pressant des deux mains ses hanches trop fortes, à son gré, sous les plis lourds et serrés du jupon de serge. Venait la coiffe. Faite souvent de tulle, elle eût été gracieuse et légère sans la lourde carapace qui lui servait d'appui. Qu'il était difficile de la meltre à sa place! Comment savoir si la crête de dentelle vivement retroussée par derrière laisse voir tout ce qu'on veut de la beauté, de l'épaisseur du chignon?... Quelles poses, quelles ondulations de tète, quelle
manœuvre habile, quel eoup d'œil ardent, furtif, rapide, ou longuement contemplatif, pour saisir les effets selon les dislances et la lumière! Je prenais tout au vol et j'étais ébahie. Ma mère n'avait jamais trahi devant moi une telle préoccupation d'elle-même.
Enfin, l'on était contente et prête, sauf un détail, réservé, ajourné au plus tard, et qu'on eût bien voulu négliger. C'était l'emprisonnement du soulier, après l'heureuse liberté d'un pied nu toute la semaine. Dès le matin, on songeait â l'épreuve, on cherchait à l'adoucir en se mettant un peu à la gène dans quelque chaussure abandonnée. Mais quand de cet ami qui se seni.iii à peine il fallait passer dans la gaine étroite, résistante et toute neuve, quels efforts, quels soupirs! La pauvre Marion en était plus rouge que son mouchoir. Pourtant, il n'y avait pas à hésiter.
Tous les ans chaque village avait sa fête. La veille, ;i travers les chemins, passait la musique rustique, les refrains enlevés, la farandole joyeuse, qui mettaient toutes les fermes en mouvement. Quand c'était notre tour, les plus beaux garçons du Ramier, fleurs au côté, ruban
au bras, venaient offrir à la dame du lieu le bouquet d'immortelles. Lorsque ma sœur fut grandelette, il fallut bien lui laisser danser la bourrée d'honneur avec le maître des cérémonies de ce bal de village. Elle ne se faisait point prier et j'aurais bien voulu être à sa place.
Après le prêche ou la messe, venait la danse, pour laquelle la plus sage de nos paysannes donnerait la moitié de son âme. Personne ne résiste au fifre qui entame la bourrée. Avant lui, le tambourin bat le rappel comme un chef d'armée marque le retour à l'exercice. C'est là le moment solennel et critique. Les regards s'échangent, s'interrogent; la plus fière au départ, maintenant est inquiète. Ici l'on n'a que quinze ans, tout le cœur est au plaisir de la danse ; plus loin, on a vingt, et l'on est bien sérieuse. Quant du hautbois sort la première note, un frissonnement électrique court sur l'assemblée. On dirait une mer vivante, houleuse, pleine de sourdes rumeurs. Les voilà tous partis ! Aucune ne garde sa place ; il n'y a ni jolies, ni laides, ni bien faites, ni difformes, le tourbillon a tout emporté, et les boiteuses sautent plus haut que les autres. De loin vous voyez un grand nuage de poussière comme