‹ Mémoires d'une enfantChapitre 6 sur 13 · VISITE DE MA NOURRICE - FEUX DE LA SAINT-JEAN · texte numérisé non relu

VISITE DE MA NOURRICE - FEUX DE LA SAINT-JEAN

Mes quatre années de nourrice m'avaient fait la fille des bords sauvages et charmants de i'Aveyron. J'y avais puisé une sève particulière qui est restée ma nature autant que ce que j'apportais de 111,1 race et de mes parents. Ce songe de vive enfanoe dans les jeux et la liberté de la campagne aéié le fond de ma vie qui, effacé par moments, ce semble, revenait toujours avec l'amour de la nature, toujours renaissant et croissant, jusque au temps où, de nouveau libre, je pris les ailes de V Oiseau.

Mes pauvres petits souvenirs d'heureux nourris>mi, et tout oel ensemble de charmante vie rustique, se retrouvaient avec force, entiers, sans qu'il y manquai rien, dans les visites trop rares

que nous faisait ma nourrice aux grandes fêtes. C'était une bonne et solide paysanne, bien assise sur ses reins, ample de formes, de cette race excellente où les femmes supérieures aux hommes sont mieux équilibrées. — Brune, belle, avec des yeux sombres, et toujours si émue! Chaque fois, elle m'apportait, dans cette émotion même, comme un souvenir vivant del'àme de la contrée. Rude et pauvre pays ; mais qui fait le cœur si chaud, si violent, épris de son désert, des gorges profondes par lesquelles la rivière, péniblement, perce son chemin. — Les gens de Saint-Àntonin pleurent encore, dit-on, quand ils perdent de vue leur rocher d'Anglar, la vieille pierre celtique qui en fait l'ornement mystérieux. Moi, mon Anglar, c'était Ardus, le coteau de ma nourrice, que de la maison de mon père je regardais bien souvent, fort reconnaissable à deux lieues par trois arbres que l'on voit de Montauban et de tous côtés.

Ma rivière n'est pas du tout une rivière comme une autre. Aujourd'hui que son mystère est percé et révélé par cette étonnante roule que l'on vient de faire, l'étranger passant par dix-sept souterrains de la montagne, revoyant presque

toujours au coude des promontoires qu'il franchit, le laborieux torrent, est stupéfait des obstacles au milieu desquels il chemine. Quels efforts et que de tortures, que de combats î II a passé pourtant. A chaque instant arrêté court, il a tourné, a usé ses barrières. Sous les grands bois, nourris de ses vapeurs, à travers une terre rougeâtre de fer, il traîne ses eaux souvent sanglantes dans les subites crues d'orage. D'antiques forges, à Bruniquel et plus haut, en tous temps y travaillèrent. Mais combien la route autrefois et presque jusqu'à nos jours était difficile, sauvage '. Les trous, les cavernes où les habitants primitifs cherchaient un asile, le disent assez. Ils ne le disent pas moins ces redoutables surveillants, ces châteaux qui se dresseut, surplombent à chaque angle de la rivière, comme pour couper , séparer, augmenter l'isolement naturel des gorges profondes.

Qu'elles étaient vives et tendres les étreintes de ma nourrice quand elle arrivait, me revoyait, me reprenait dans ses bras! — Combien sa vi-

brante voix changeait le diapason ordinaire de la maison ! Couvée, admirée, sous ce regard ardent qui visiblement me disait que j'étais belle, je reprenais assurance, je souriais, me tournais vers mon père. — M'avait-il donc trompée?

Que de questions à la fois ! sans presque attendre les réponses. Evidemment tout cela s'était amassé six mois dans la tête et dans le cœur de cette excellente femme. Au sillon ou dans les veillées d'hiver, elle n'avait guère pensé qu'à moi.

Je lui rendais bien tout cela. Et sur ses genoux frémissants, avec une volubilité de patois égale à la sienne, je lui demandais des nouvelles de tous mes amis. — Comment se porte l'âne sur qui j'ai été tant de fois! Comment vont la casta (la vache blanche), Mascaret, Lauret, ces bons bœufs qui de ma main prenaient l'herbe si doucement. Et Farou, le chien qui me léchait et que je tourmentais tant ? Mes beaux petits agneaux rouges sont-ils devenus moutons? Je n'osais plus parler des lapins. J'avais trop de regrets l.

1 Un jour ma nourrice me dit d'un air mystérieux : « Mets la main dans mon panier. » Je croyais y trouver quelques fruits; i! ois je sens un poil soyeux et quelque chose qui frémit. C'est

Mon désir le plus ardent et qui ne fut jamais satisfait, c'eût été, dans ces grands jours, de pouvoir suivre ma nourrice, de revenir sur mon terrain, de prendre part aux belles fêles du village dont le confus souvenir, indécis, par cela même n'était que plus charmant.

Le moment de toute l'année où ce désir revenait le plus fort, c'était celui où la campagne est parée, où la terre a, comme on dit « toutes les herbes de la Saint- Jean. » C'est la fête entre toutes fêtes. Elle n'a jamais varié. Le soir, près de nous sur les collines, plus loin sur les mongnes, on voyait monter la flamme. Et nous,

on lapin! .1. - me voilà courant do tous côtés pour

annoncer la lionne nouvelle. J" serrais ce pauvre animal avec une joie convulsive qui faillit lui être fatale. Le vertige me troublait la tète. Je ne mangeais plus; mon sommeil était plein de rêves pénibles; je voyais mourir mon lapin sans pouvoir faire un pas pour le secourir... C'est qu'il était si beau mon

lapin, avec M /. rose et sa fourrure lustrée comme un miroir!

>a nacrées «m mobiles qu'il époussetail sans es cabrioles pleines de4antaisies avaient, je dois Favouer, une p. ut ilr mon admiration. Dès le point du jour je m'échappais du lit de mi mère pour revoir mon favori et le port< r dans quelques plants île choux. Là. il mangeail gratement ses feuilles vertes, jetant sur moi de l..n - regards que je trouvais pleins de tendresse; puis se dressant sur ses pattes de derrière, il présentait au soleil son petit Neutre blanc o i

placés un peu plus bas, dans notre vallée du Ramier, près de l'étang, nous faisions aussi le nôtre. Nous répondions à ces flammes lointaines. Mon père nous donnait celte joie. On l'établissait sur Paire parfaitement aplanie. — Aux herbes séchées, au fagot que le fermier apportait, nous ajoutions tout, ce que nous pouvions trouver. Enfin, le maître de la maison mettait patriarcalement sur le tout le couronnement de l'édifice. Il était haut. On avait eu soin,

neige, et lissait ses belles moustaches avec une dextérité merveilleuse.

Cependant la médisance se fit jour sur sou compte : on lui trouva peu de physionomie et beaucoup de gourmandise. Aujourd'hui je pourrais convenir de la chose, mais à six ans je me serais battue pour l'honneur de mon lapin. Hélas ! il n'était guère besoin de disputer avec lui. Il devait vivre si peu! Un dimanche ma mère et ma sœur étant parties pour la ville, nous errions, nous les petits, dans l'enclos, quand une détonation se fit entendre. Un cri étrange, semblable au vagissement d'un enfant la suivit de près. Mon lapin venait d'être blessé d'un coup de feu. La malheureuse bète avait franchi la haie du verger, et le voisin n'ayant rien à faire s'était amusé à la tirer.

J'arrivai pour le voir relever sanglant... ma douleur fut telle que ne pouvant proférer une parole, j'étouffais... Sans mon père qui me reçut dans ses bras et sut par de douces paroles faire éclater mon cœur, j'aurais perdu le sentiment. Mes jambes ne nie soutenaient plus... Pardonnez les larmes que me fait encore verser ce souvenir. (U Oiseau.)

pour lui donner de l'importance et le faire remarquer au loin, de lui ménager en dessous un certain soubassement et comme un échafaudage.

Quelque beau que fût notre feu, je regardais souvent vers les collines, du côté de mes trois arbres, d'Ardus et de ma nourrice. Qu'une flamme brillât de ce côté, je me disais : « Oh ! les voilà ! il me semble que je vois Suzetle qui souffle, les joues gonflées. »

C'était le seul moment de l'année où toute la contrée semblât reprendre une vie commune. Làbas, sur tous ces sommets rocailleux, dans tous ces villages à mi-côte pendus comme de rudes nids, éclataient mille feux. Notre sombre Aveyron, illuminé tout à coup, voyait par de soudaines échappées couler Tarn et Tescou ensemble, la grande et joyeuse Garonne. Ce jour-là, ils s'enlendaient tous, et par les feux se saluaient.

Notre vallon, notre humble petit Ramier, voyait assez bien cet ensemble, étant dans l'aimable position intermédiaire où les hautes collines finissent, où la grande plaine que les Pyrénées ellesmêmes ne bornent que comme un nuage, va s'étendre et s'épanouir.

Mes frères, avec zèle, ardeur, ne laissaient pas notre feu, devant les feux du voisinage, défaillir, s'humilier. Ils l'avivaient, le fermier aidant, par la fourche, qui l'attisait, le soulevait, le réveillait. Alors on le voyait étinceler, jeter au vent sa braise, pétiller et danser. Nous aussi, nous dansions autour. Enfin, quand il avait donné son plus grand éclat, son bouquet, les garçons mettaient leur joie, leur gloire, à sauter par-dessus, à braver cet adversaire peu dangereux.

Le jour dès longtemps avait fui. Notre jour, notre feu, qui avait succédé, palissait, s'éteignait. Au loin, ce n'étaient que mourantes lueurs. Les chants, les rires avaient cessé autour de nous. Les foules s'étaient dispersées, on entendait se fermer les portes, la campagne redevenait silencieuse. Nous nous serions sentis un peu troublés de ces grandes ombres, si dans les buissons nous n'eussions vu la timide luciole allumer sa petite lampe et faire aussi son petit feu de la Saint- Jean.

Mon père n'était jamais plus gai que quand une petite pluie, venant le matin du dimanche, empêchait ma mère et ma sœur d'aller à la ville pour la grand'messe. Il sentait d'instinct, sans le dire et sans se le dire peut-être bien expressément à lui-même, que le contraste du monde, du bruit, des distractions vaines, s'il désennuie pour un moment un jeune esprit curieux, fait qu'il s'ennuie plus au retour, trouve monotone l'égalité de la vie solitaire. Cependant, après ce long jour d'une semaine donnée -ans trêve au travail, ne fallait-il pas respirer, revoir ses amies? Ma mère même, ainsi que ma sœur, n'était pas fâchée de rentrer pour quelques heures dans le monde, et nous, nous n'en pleurions pas.

Mon père, résigné en philosophe, se mettait à sa lable, réglait d'abord les comptes de la ferme. Puis , il prenait quelque livre et se délassait dans sa bibliothèque. Il aimait ce recueillement. Mais moi aussi j'aimais les livres, du moins à les manier. De temps en temps il fallait bien qu'ils eussent leur toilette. Ils étaient tous bien reliés, en belle peau de nuances différentes, la tranche bigarrée, et les coins de parchemin pour n'être pas écornés. Je les époussetais, les essuyais, les embrassais, avant de les rendre à mon père, qui les remettait en ordre. Je n'étais plus l'enfant timide de la veille. Bien cambrée, la tête vivement rejetée en arrière pour mieux équilibrer mes forces, j'arrivais devant lui, mes petits bras pleins, disant : « L'Encyclopédie, M. de Voltaire, M. Jean-Jacques, M. de Mably. » La première fois que j'avais manié ces messieurs, ma curiosité s'élant éveillée, je fis celte demande : « Papa, tous ces gens-là sont-ils intéressants pour une petite fille? — A coup sûr non ! » me répondit mon père. « C'est bon pour les vieux comme moi, et encore... » Là-dessus, je respectai la grande bibliothèque, et laissai les Philosophiques, comme

je les appelais, dormir en paix dans leurs rayons. Toutefois je continuai de les aimer pour ressembler à mon père.

Cette fête de déménagement et ce branle-bas général se faisait à nous deux. Le plus souvent mes frères s'échappaient du côté du voisin, pas toujours pour la bonne cause. A vrai dire, leur malice ne s'exerçait de bon cœur que sur le voisin le plus proche, sur M. B,.., retraité des domaines, qui ayant l'esprit plein des lois, de la chicane, en eût fait sans cesse à mon père rien que pour s'occuper. — D'abord on avait cédé pour vivre en paix, mais il fallut se raviser, et prendre des arbitres, De quinzaine en quinzaine on voyait partir le voisin pour la ville. Les malins de l'interpeller. « Où allez-vous donc, monsieur B...? — le Nais faire une petite enquête contre M. Miahuvl. » Juste à ce moment mes frères passaient l,i haie mitoyenne et s'en allaient lui jouer quelque noureau tour. Une fois ils eurent l'idée de combler son puits. Heureusement le temps leur manqua; mais ils j mirent tant de pierres qu'elles firent remonter fortement les eaux. Le père B..., au retour, s'avisant de regarder, crut au miracle; il ne quittait pas les bords de son

puits, disant de minute en minute :« La source monte. » — Le lendemain autre miracle, la source était tarie.

Ces procès qu'il intentait à mon père et que toujours il perdait, faisaient notre bonheur. Le jour où les experts devaient venir, il ne fallait pas songer à la classe. Mon père endossait son ample redingote et tous nous mettions nos beaux habits. On portait les tables de l'étude sur le terrain pour lever les plans, et dans une digne tenue, nous voyons venir les juges. La scène était vraiment plaisante. M. B... arrivait de son côté le visage allumé ; ses petits yeux gris percés en vrille dardaient la flamme sur mon père, qui soutenait l'assaut de son inimitable sourire. L'avantage était tout pour lui. Tandis que l'agresseur, peu maître de son émotion, s'échappait en propos incohérents, mon père, calme et doux, d'une parole lucide, souvent bien spirituelle, expliquait la maladie de son voisin et d'avance demandait pour lui l'indulgence des juges. La nuit seule finissait le spectacle. Les experts malgré eux s'arrêtaient chez nous, au désespoir du plaignant.

Du reste, rien de bien sérieux dans ces querelles. Tandis que M. B... se croyait notre irré-

conciliable ennemi, sa fille, femme charmante, recherchait pour elle et ses enfants notre société. Elle profilait des absences de son père, de ses petites enquêtes, pour s'échapper, nons amener Sa famille.

Dans les courses moins téméraires de mes frères, j'étais des leurs. Ils furetaient les buissons, cueillaient lamùre, la noisette, la nèfle, à l'arrière-saison. Point de haie qui leur fitobstacle. Ils savaientse glisser partoi il .sa us rien laisser de leurs habits ni se déchirer eux-mêmes. Je n'avais pas tant de chance; mes vêtements Ûottants, mes cheveux bouclés, toujours libres, donnaient forte prise. Plus d'une fois j'offris l'image du pauvre Absalon dont j'apprenais l'histoire. Mais là n'était pas mon souci, ma robe m'étail plus chère. J'avançais lentement sous les pas de mes frères, qui me frayaient la voie. Le moindre arrêt dans le fourré me faisait frissonner. Pourquoi la ronce fut-elle si souvent sans pitié? Quand je sentais l'étoffe céder, s'arracher, quelle palpitation de cœur!. . Adieu les

nèfles et le plaisir, adieu les rires ! J'essayais la reprise à travers les larmes. Dieu! si ma mère allait se montrer!...

Le plus grand bonheur de mes frères et leur œuvre capitale était de faire et d'habiller le surveillant du jardin, le menaçant homme de paille qui devait défendre les semences et les fruits. Ma mère en avait livré les principaux matériaux, vieux pantalons, chapeau, blouse. Mon père n'y contredisait pas. Il prohibait la chasse, mais nullement la défense légitime contre les petits maraudeurs. Ils n'avaient crainte ni honte. Ils savaient parfaitement que le gros fusil de mon père reposait dans son alcôve, à demi rouillé, que la maison et l'enclos étaient le pays de la paix. Ils en usaient, abusaient. Les arbres étaient pleins de nids.

Donc, on plantait le gardien. Sur deux bonnes jambes, nourries de grosses pailles, il campait fièrement. De cervelle, il n'en avait guère. Le foin de la prairie broyé, assoupli, meublait sa pauvre tête. Pour les bras, je soupçonne fort mes frères d'avoir volé mes petits procédés. On pouvait les mouvoir, les diriger, les ramener sur eux-mêmes, mettre l'homme au repos appuyé sur

sa bêche. C'était la pose favorite de Jean, notre jardinier. Le cou maigre, un peu désarticulé, rendait la tête branlante au moindre vent. Selon qu'il portait, elle s'inclinait en avant, saluait, approuvait messieurs les voleurs, ou bien, allant de droite à gauche et de gauche à droite, elle leur déniait le droit de prendre notre grain. Si le vent soufflait au visage, la pose devenait dramatique. La perruque d'étoupe blonde se soulevait toute droite. Elle semblait s'indigner de tant d'audace. La physionomie était toujours trouble et colère, les yeux démesurément agrandis, pleins de n i-i' >ns ; la bouche ouverte, béante, noire en dedans, un vrai gouffre. Il n'était pas sur qu'il n'en sortit parfois de sourds grondements. Pour tout dire, si mes frères n'avaient pas été les créateurs de leur mannequin, le soir surtout, sa rencontre les eût un peu saisis. Quand le gardien terrible était posé de manière à produire les plus grands effets, on se cachait pour observer ie qu'allaient Faire les oiseaux. Ils n'avaienl garde d'approcher. Ils observaient, se tenaient à distance le reste du jour.

Le rouge-gorge est de tous les oiseaux, avec le m. 1 le, le premier levé. Le jour point à peine qu'il

chante déjà la lumière. Il n'avait que faire des semences, n'y touchait. Mais toute nouveauté l'inquiète. Vous l'aurez bien des fois rencontré dans les buissons venant presque sous votre main, pour mieux vous considérer de ses grands yeux doux, fiers, quelque peu sauvages. Le mannequin l'intriguait, le faisait pétiller. Sautillant de branche en branche, il arrivait tout près, tirait ses révérences. Dans le calme du matin, notre homme immobile semblait plutôt pacifique. Le visage seul restait farouche. Le rouge-gorge, curieux autant que brave, n'y tenait pas, quittait son observatoire, piquait droit sur l'ennemi, se plantait sur sa tête, et, vainqueur, redoublait ses pétillements. Quelle humiliation pour le bonhomme! Mon père, aussitôt levé que le rouge-gorge, assistait à la scène. Les moineaux demi-éveillés, voyaient aussi la chose du haut de leur tour, jugeaient la situation, s'enhardissaient. Le plus pressé de la faim matinale se risquait, prenait au vol un charançon exilé de sa graine. Voilà les autres bien près d'être rassurés. Avant la fin du jour, tous ont ri du fantôme. Le moineau audacieux, intelligent, n'est pas sans voir que la perruque ferait pour le nid un excellent sommier. Là-dessus, de tirer,

d'arracher vaillamment. Un autre couple fil mieux, il avisa la bouche, entra dedans, se tourna et retourna, trouva la place bonne, y resta. Sans nos curiosités indiscrètes, toute une famille y naissait.

Mon père riait, nous aussi, bien qu'un peu décontenancés, de voir rouge-gorge et moineaux braver les jeunes maîtres du champ.

Pour relever nos courages, ranimer le jeu et la joie, mon père proposait la dînette, suprême bonheur de l'enfance. Si ma mère surtout devait s'attarder, il était permis de faire les choses en règle, et je me rappelle avoir servi des soupes qui demandaient pour être appréciées toute l'intrépidité de nos jeunes estomacs. Mes frères donnaient quelquefois, et sans préparation, la plus belle pi.'.c du festin. Dès la veille ils s'étaient mis en règle ; le plus leste s'était glissé à l'office, nous avait pourvus.

Parfois mon père nous passait le café, dont il vivait sur la fin de sa vie. C'était le comble de la

faveur. Nous recevions ce don pieusement et nous buvions à petites gorgées pour faire durer la jouissance. Lui veillait la route, un peu inquiet de nous avoir livré les ustensiles du ménage. Dès qu'il voyait deux points à l'horizon, il donnait le signal de la retraite et nous faisait plier la nappe. Nous ne languissions pas sur la chose. Ma mère était encore loin que nous étions tous rangés sur le seuil de la porte pour lui faire accueil. Elle ne se doutait jamais de rien.

Délicieuses faiblesses du meilleur des pères ! Jamais nous n'en abusâmes. Mais qu'elles nous attachaient à lui !

Jedois riiiv que les jours de grande iiberté, c'étaient les longi dimanches où ma mère et

ma sœur, avec mon frère aîné, retenus par nos parents ou les offices du soir, restaient et couchaient à la ville. Ce iour entier, et cette nuit, suivie encore d'une bonne matinée, s'allongeaient pour moi dans une perspective infinie. Mon père, qui avait quelque peine à les voir partir, après, semblait pourtant en vacances. Il était plus à l'aise dans ses indulgences pour nous.

Ces dimanches me faisaient une tout autre impression, et d'abord comme d'un recueillement doux, un peu triste, par le silence de

la campagne. Dans ces jours de fête, il n'y avait plus personne cà la ferme ni autour. Dès midi, les chemins se couvraient d'un flot vivant qui s'écoulait vers la ville pour ne remonter que le soir. Bientôt, il ne restait plus que nous aux champs, et les petits oiseaux. Mon frère aîné, suivi, admiré, n'était plus là non plus pour animer nos jeux. Dans notre vie, en tout, ce calme mettait la sourdine.

Après le déjeuner de dix heures, mon père nous faisait lire quelques prières pour tenir lieu d'office, ou quelques psaumes dans les deux langues, en français, en latin. Nous aimions fort l'ampleur, la sonorité du latin, plus en rapport d'ailleurs avec notre langue des campagnes du midi. Chacun de nous avait son tour, son dimanche pour prier. Presque toujours, pour mieux officier, ii partait d'un ton élevé, mais baissait peu à peu, et parfois arrivait à une pénétrante onction. Jamais cœurs d'enfants n'allèrent plus simplement, plus vivement à Dieu.

Après la prière, à loisir, libre maîtresse du jardin, j'allais, venais, comme une dame, pendant que mes frères s'amusaient. Je jouissais de tout,

je reprenais possession, par l'âme et le regard, de mes amies, ces fragiles plantes qui me semblaient de toutes petites demoiselles de mon âge ou plus jeunes. Je les retrouvais à la même place, calmes, modestes, peu bruyantes, ne bougeant guère qu'au vent. — Mais elles avaient aussi leurs jours de tristesse. Beaucoup, si le ciel était sombre, restaient penchées, ne s'ouvraient pas. Je n'avais, pour me faire toujours fête, qu'une fleurette d'un bleu céleste, la petite véronique qui vit penchée au bord des puits.

Même par un beau soleil toutes ne se levaient pas à la même heure. Il y en avait qui semblaient comme appesanties de sommeil et de rosée. Quand elles songeaient à me regarder de leurs corolles entrouvertes, ma journée était avancée.

.l'avais envie de me parer, ainsi que ma mère, de mettre un bouquet à ma ceinture, mais je n'avais pas le courage de toucher à ces chères petites princesses, je m'en allais dans la prairie cueillir des pâquerettes. Elles formaient des guirlandes, se tournaient en bracelets, faisaient de jolis diadèmes. Au soir, se croyant toujours

dans leur pré, elles se refermaient et s'endormaient.

Je ne tardais guère à retourner près de mon père. J'aimais à me trouver ainsi seule avec lui, à me blottir dans un petit coin, à le regarder tout à mon aise sans qu'il me vît. Si je sentais ses yeux tomber sur moi, j'étais émue, je m'échappais.

Sans savoir comment, je me trouvais au bout des allées du verger, à l'entrée de notre petit bois. Il n'était pas bien vaste, mais ombreux et recueilli. Le bois était de chênes qui souffraient dessous quelques arbres à fruits. La lumière y était douce, claire sur les bords. Le centre seul demeurait sombre. Un carré de charmille l'occupait : nul accès qu'une arcade fort basse, taillée dans les rameaux. Faute d'air, de clarté, l'herbe n'y poussait guère. Ces charmilles, cherchant le jour, avaient monté. Elles faisaient une haute ceinture à un petit tertre de terre, évidemment la tombe du propriétaire d'autrefois. De ce tertre, un pin s'élançait, épanouis-

saut vers le ciel sa tête légère que le moindre souffle agitait. A ce bruit, la charmille d'en bas accordait ses murmures. Autour, les chênes restaient silencieux.

Je pénétrais sous l'arcade , le cœur un peu serré, je regardais et j'ouvrais de grands yeux. Rien ne bougeait. En retenant ma respiration, je sortais, me sentais plus rassurée au milieu des petits tertres couverts de roses qui entouraient la charmille. Le va-et-vient des feuilles, alternant le soleil et l'ombre, animait la lisière du bois, y répandait une image de vie. Des fleurs des champs s'associaient aux rosiers, paraient les tombes. Les petits Compagnons roses (les iychnys) y venaient en fleurs lâches, qu'on dirait déchirées, mais de si fraîche couleur! Une autre fleur, en long épi, d'un bleu vif où se découpe une fine lèvre blanche (Polygala) semblait en demi-deuil. Mais le vrai deuil était dans ces petites urnes que penche vers la terre le sombre Muscari, où le ciel semble avoir doublé la profondeur de son azur. Il attire et retient par sa pénétrante odeur de fruit, tenace autant qu'un sou- Vi-iiir.

Ces trois fleurs s'obstinaient à ne venir que là.

Leur fidélité à ces tombes nous avait fait songer que ce pouvait bien être les morts qui les faisaient pousser, et que leur âme s'échappait, se mêlait à leurs odeurs. — Mon père nous laissait dire, préférant cette croyance enfantine à de sombres terreurs.

Mais la journée s'avance, le soleil, déjà tourné vers les Pyrénées, ne regarde plus la maison. Je n'oublie pas l'heure du repas. Je veux montrer à mon père que sa fille est vaillante, adroite beaucoup plus qu'il ne croit.

Et, après tout, petite ou non, ne suis-je pas ici la seule femme? Notre rustique Jeanneton a bien plus l'air d'un homme. Je ne demande rien, je ne commande pas ; elle rirait. Mais j'agis vivement. Nul que moi ne cueille les pois, ne les écosse encore. Nul ne coupe les légumes. Je n'ose mettre encore la main à la cuisine pour les grands plats. Mais un tout petit doit passer par mes mains, quoi que la bonne en dise; les deux œufs qui sut

lisent au dîner démon père, avec son riz tout simple, à la créole. Je sais les cuire à point.

Tout est prêt, et mon père me dit : « Princesse, allons, fais les honneurs. » Il sourit en voyant que mes cheveux, qui souvent volent au vent, aujourd'hui plus dociles, lissés (par un chardon) me donnent l'air d'une demoiselle. Les carafes brillantes, l'argenterie (en grand secret) frottée, passée au blanc, témoignent de ma prévoyance. Je siège sérieuse. Sur l'ordre de mon père, je distribue les parts en grande équité. Mes frères, non sans admiration, voient arriver la salade couronnée de fleurs. Au dessert, abricots, cerises et figues, étagées sur des feuilles de vigne, font une entrée solennelle. Moi seule je ne dis rien, je regarde mon père. Il rit... Mon triomphe est complet !

Dans une autre saison, à la Toussaint, à Noël, quand ma mère ne pouvait revenir, mon père le soir nous donnait la surprise, en fouillant le foyer, d'y trouver des marrons. — On jouait. Les vainqueurs, payés en cette monnaie, régalaient l'assemblée de leurs largesses. Bientôt sonnaient huit heures, le couvre-feu et le coucher. La dame de sept ans avait fini son règne, redevenait en-

fant. En se frottant les yeux, elle allait d'un pas mal assuré, et (Zizi dans les bras), s'enfonçait bien couverte par le soin maternel du père qui la bordait et derrière et devant, chaudement, contre les vents d'hiver.

A huit ans, j'étais encore comme Robinson dans son îie, timide, une petite sauvage. Au moindre survenant, je ressemblais à mon gros chat fourré, qui de sa vie n'ayant vu que ses champs et ses bois, se troublait, se mettait en garde. Je l'imitais, j'allais me blottir dans quelque coin, un peu hérissée.

Lorsqu'arrivait de la ville tout un essaim de grandes pensionnaires pour faire fête à ma sœur, je ne sentais que trop mes désavantages. Les demoiselles des villes sont des dames en naissant. Je n'avais ni leur babil faeile, ni leur familiarité dégagée, et cet aplomb que donne L'assurance d'être partout adorée, l'étant si fort chez soi. — Du fond

de la charmille qui me cachait, je les voyais aller, venir, et dans quelle admiration naïve! Mises à ravir, elles semblaient n'avoir aucun souci de leur toilette. La robe de soie, violette l'hiver, rose Pété, se prodiguait sur les gazons, à travers les allées, sans la moindre prudence. Cela me confondail. Ainsi parée, je serais restée comme une sainte en sa châsse, n'osant bouger, dans une contemplation émue de moi-même.

Avoir de si belles choses et l'oublier, quelle supériorité! je le croyais du moins. Volontiers j'aurais pleuré d'être si petite fille et de ne pouvoir mettre sans trouble un bout de ruban dans mes cheveux.

Belles toilettes qui leur donniez la grâce, l'esprit, la parole gazouillante, je n'ai pas à vous regretter! si je n'eus ni les atours, ni les airs de déesse de ces brillantes poupées, je fus nymphe en mon bocage et quelque chose m'en est resté.

Les amies de ma mère m'auraient plus facilement apprivoisée. Leur présence ne changeait rien

à notre vie; elle y mêlait quelque douceur. Il y avait plus d'indulgence pour la leçon malapprise, moins de réprimande pour la tâche inachevée. Ces dames venaient, attirées par la fraîcheur de nos ombrages, le repos de notre paisible retraite. Elles aimaient ma mère, leur fille par les années. — Mon père leur plaisait fort. Sa parole animée, son beau regard les tenaient sous le charme. La causerie ne pouvait finir. L'heure de la classe était ajournée. Nous leur devions (pour quelques jours du moins) de vivre dans le monde de la Grâce.

Nous avions dépassé le premier printemps, car l'aubépine ne blanchissait plus les buissons, et les roses commençaient à fleurir.

Nous allions vers le temps des fêtes. La plus belle, la Fête-Dieu, approchait. Ma sœur, fort invitée, caressée de ses cousines, devait à cette occasion passer plusieurs jours à la ville. Sa robe blanche, prèle déjà, et sa couronne bien des fois essayée devant le miroir, reposaient dans une

jolie corbeille faite de mousseline et de dentelle. A l'ordinaire, elle partait la veille de ce grand jour. Presque à l'aube, nous allions effeuiller pour elle, sous la rosée, nos plus belles fleurs. Elle m'avait montré comment elle les jetait devant elle à la procession. Quand sa main mal assurée répandait sur sa tête cette pluie de roses, je la trouvais dessous si charmante que d'émotion je me jetais dans ses bras.

A cette époque, j'entendis une des amies de ma mère lui dire : «Vous ne pouvez la laisser ainsi, sans lui donner jamais aucun plaisir. Voyons, achetez-lui sa robe. Il lui faut si peu. » Elle ne résista pas. Au dimanche suivant, bien qu'elle dissimulât, j'aperçus le petit paquet et me sentis bien joyeuse. Pourtant je ne fus pas de la fête.

Mon père, me voyant immobile, les yeux humides, comprit tout, mit ma main dans la sienne, m'emmena dans la chambre de ma mère, ouvrit l'armoire et me fit voir ma robe. Elle était d'un rose pâle avec des petites fleurs d'un rose plus vif. Je me vis métamorphosée, le sourire me revint.

« Sois tranquille, ma princesse, dès que les couturières seront moins pressées, nous les fe-

rons venir exprès pour toi, et jeté conduirai moimême à la ville. — Mais, papa, lui dis-je, il n'y aura plus de procession. Si j'y allais dimanche? c'est encore la Fête-Dieu. Faites venir Guillemette et décidez maman à me prendre avec elle. » Mon pauvre père n'y pouvait rien. Je dus attendre.

Elle fut enfin tirée de sa cachette, cette robe tant désirée! Je la vis tailler, je la vis bâtir; j'allais être belle. Au matin, à l'arrivée de Guillemette, on me fit poser pour prendre mes mesures. Tous les yeux étaient sur moi. Je pâlissais, je rougissais, j'aurais presque demandé grâce de mon bonheur. Ma mère le vit bien, en eut du trouble, le trahit, disant avec une brusquerie voulue : « Tiens! mais voilà qu'elle devient jolie. » Ce n'était qu'un éclair. Mon heure n'était pas encore venue. Ce rose m'écrasait. Fort amie du soleil, toujours brouillée avec mon chapeau de paille, l'été me dorait si vivement qu'il eût fallu à mon visage une tout autre couleur. Hais comment croire alors qu'une si jolie robe n'était pas faite pour m'embellir?

Elle s'acheva et sans profit. Que de choses manquaient encore! Mon chapeau n'était qu'en projet, mes souliers chez le cordonnier. Du col et

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des manche lies il n'était pas question. Ma robe lut précieusement enfermée, et chaque semaine d'attente fut une semaine de déception.

Ainsi j'appris la patience.

Les filles appartiennent à leur mère. Je ne pouvais suivre mes goûts, ni la tendance de mon cœur, qui m'auraient portée beaucoup plus à travailler avec mon père. Je le voyais constamment lire. Levé toujours avant quatre heures, il faisait, prenait son café, puis lisait, songeait, écrivait. Lui qui avait tant voyagé, tant vu, tant étudié, qui sûrement savait tout, il ne cessait pourtant d'apprendre. Exemple tout-puissant pour stimuler mon esprit.

J'avais déjà un petit fond d'étude très-attachant. Pour l'histoire, mon Grégoire de Tours abrégé par Lamé-Fleury. Je n'allais pas encore bien loin. Sans me lasser jamais, je reprenais les

mêmes récits, étudiant et redisant à mon père les malheurs des enfants de Clodomir, la fin tragique de Brunehaut. Je la pleurais; je détestais Frédégonde. J'étais pour les vaillants maires contre les rois fainéants. Je voyais les ennemis Ebroin et Léger, tous les deux, mangeant le pain du monastère. Aux jours d'orage, il me semblait entendre sonner la cloche de Luxeuil.

Ma petite géographie trompait mon immobilité. Je ne pouvais bien l'apprendre que dans le mouvement. On me laissait aller sur la terrasse. Je me figurais que j'étais en voyage. Je m'en allais au pays de ma mère, sur le grand fleuve du Mississipi. J'aimais encore mieux aborder dans file où mon père, si jeune, avait tant souffert.

Le latin me donnait bien du mal ; mais pour savoir les histoires touchantes de Joseph, deRuth et de Tobie, j'y travaillais en conscience.

Le soir, je ne me séparais guère d'un petit livre réservé pour mes lectures. Un père prenait ses fils par la main, les menait sur une montagne, et, dans l'ombre, la nuit déjà fermée, leur nommait chaque étoile qui fait au ciel un diamant. A l'heure où les enfants ont peur de l'obscurité,

L'AUTOMNE — L'ÉGLISE. 1 l«J

il les détachait de la terre et leur montrait la vie, la lumière qui s'éveillaient là-haut. Il leur disait que ces points brillants qui nous semblent des regards, sont des mondes resplendissants où nous irons sans doute. Je savais les leçons par cœur, et j'y revenais toujours comme sur une chose nouvelle. Quand, à la clarté de la lune, je m'efforçais de lire encore mon livre du ciel, je me sentais tout émue de cet infini d'inconnu, et mon petit coeur battait de certaine joie mystérieuse.

Quel chagrin quand il fallait quitter tout cela pour coudre toujours! Les surjets, les piqûres, ajoutées ;iii\ ourlets, ne laissaient pas d'être monotone-. Pour mériter le désiré voyage, j'aurais aimé bien plus d'autres travaux, un peu de ménage rustique. Mais la propriété réservée était plutôt d'agrément. Presque rien à faire. Tout au plus un peu de ratissage des allées à la chute des feuilles. Les malheurs qui plus tard exigèrent notre activité n'étaient pas arrivés encore. Le verger nous versait ses fruits. Tous y prenaient. Ma mère mettait quelque orgueil à distribuer aux amis. Les fermiers par mégarde heurtaient les arbres et ramassaient.

L'été passa, long, triste, vide. Dans les mo-

ments où j'étais oubliée, où ma mère était occupée, je m'en allais travailler seule dans quelque coin ignoré du logis dont ma sœur n'eût pas encore pris possession. Il me fallait bien peu de place. Le moindre abri me suffisait, pourvu que j'y trouvasse du silence et de l'ombre. Grande hardiesse de quitter ainsi la chambre de travail. Mais cette petite liberté me semblait si douce ! Je m'abandonnais, j'oubliais. Que ferais-je de la liberté, quand je serais grande et maîtresse de moi? Je ne le savais trop, à vrai dire. J'imaginais cent choses dont la moitié n'était pas pour ce monde. Il se mêlait à mes rêves je ne sais quelles visions, quels désirs qui sont d'une autre destinée.

Quand je revenais au présent, je n'étais pas plus habile. Que faire dans la solitude pour en jouir davantage? J'étais seule, il eût fallu être deux. 0 ma chère poupée de chiffon, pourquoi ne pouvions-nous recommencer encore nos silencieux tête-à-tête! Situ n'avais pu m'aimer, moi je t'aurais chérie... Mais, malgré mes regrets, elle était d'un autre âge et je n'aurais pu la refaire.

L'AUTOMNE — L'ÉGLISE. loi

L'automne vint, jaunissant les feuilles des bois. Octobre nous donne un délicieux moment de halte avant les grandes pluies et les tempêtes de Téquinoxe.

Je suis née dans ce mois de beauté mélancolique, et mon père lui-même touchait à son automne quand je vins au monde. C'est peut-être ce qui me l'a fait chérir.

Le 19, jour anniversaire de ma naissance, ma mère me fit asseoir près d'elle, m'arrangea mes cheveux. Pas un mot de ses projets, mais la chose parlait assez d'elle-même. C'était samedi. Le lendemain, dimanche, on allait à la ville.

Une seule chose troublait ma joie. Le côté de Bordeaux, d'où nous vient la pluie, se chargeait lourdement. Vingt fois je montais sur le petit mur pour voir si le soleil couchant ne ferait pas dans cet orage une victorieuse éclaircie. Vingt fois je courus à la ferme, consulter, chercher quelque espoir. Jean secouait la tète, et le soleil maussade s'en allait tristement sans dire adieu. Les nuages restèrent noirs, menaçants. L'ombre du soir finit par tout envelopper. J'aurais voulu veiller et savoir ce que ferait le ciel dans cette

longue nuit. Je luttai d'abord, puis le sommeil l'emporta. Éveillée de bonne heure, je crus entendre pleuvoir. C'était le bruit que fait le sang dans la tête quand on est agité.

Au petit jour me voilà sur le qui-vive, attendant mon père, notre devin et notre augure. Ce cher papa était malicieux, surtout pour le dimanche, où il eût voulu nous garder. Il ne fit qu'enlr'ouvrir la porte et dit d'un ton moitié chagrin, moitié plaisant : « Chère miss! superbe temps pour les canards ! » Ce qui signifie en tout pays que la pluie tombe nourrie, sans trêve, en vrai déluge. N'était-ce pas à me désespérer? De plus forts en auraient pleuré. Si je perdais cette dernière occasion, adieu la ville, et pour longtemps. Les robes roses ne sont faites ni pour la pluie ni pour l'hiver.

Je n'y pus tenir, je me glissai du lit sans plus de bruit qu'une ombre, et marchant sur la pointe de mes petits pieds nus, j'allai voir furtivement s'il n'y avait pas moyen d'espérer encore. Ravissante surprise ! les nuages légers laissaient voir un ciel bleu qui jamais ne me sembla plus beau; le coteau du Tigné rougissait sous la vigne d'automne et sous l'aurore, c'était un enchantement.

Je faillis éclater, m' écrier... Mais je fus plus prudente, je revins me plonger sous mes couvertures, bien sûre de mon voyage, puisque le ciel était pour moi.

À huit heures commença ma toilette, celle de tout le monde étant achevée. Ma mère en eut l'honneur; elle me mit elle-même mes bas à jour, mes souliers de maroquin dont les rubans noirs, croisés sur mon pied, faisaient ressortir la blancheur de mon bas. Tout en m'habillant, elle s'échappait en observations qui n'étaient pas pour me donner de l'orgueil. Les mères sont parfois bien exigeantes. Je croyais plus volontiers mon miroir; je m'y voyais fraîche et bouffante, et pas du tout si laide.

Le chapeau seul me gâtait la fêle. On l'avait choisi pour durer. Je me sentais ensevelie du cou et des épaules sous ses larges bords. Si j'avais pu aller nu-tête, j'aurais valu bien davantage; mes cheveux bouclés, mon ruban rose noué sur l'oreille, étaient assurément le plus beau de ma toilette. N'importe, j'étais heureuse; mes pieds ne touchaient pas la terre. On se hâta, il fallait arriver avant dix heures. Je lis bravement ma demi-lieue. À l'entrée dans les faubourgs, je

crus faire sensation, ce qui nuisit à ma simplicité. J'en portai la peine; les grandes personnes passèrent sans me voir, les petites filles rirent sous cape de mon vaste chapeau.

D'abord la messe. Pour la première fois je voyais une église. Celle-ci n'était pas faite pour me frapper; ni air, ni espace alentour ; rien qui donnât l'idée d'un monument. Pauvre petite église, autrefois du collège, elle s'y appuyait et semblait sa chapelle. Perdue au fond d'une rue étroite et sombre, elle était déshonorée par de laides et vieilles maisons. Point de sculpture, point de portiques ; pas le moindre saint de pierre pour en garder l'entrée, pas même une petite tour pour abriter la cloche. Au fronton du portail, elle sonnait triste et monotone. Ce n'était pas le timbre argentin et léger de la petite cloche du village qui, de son vallon, montait jusqu'à nous. Mais c'était l'église où mon père enfant avait prié, pleuré. Son éducation fut si amère! Pour moi le lieu était deux fois saint et d'avance transfiguré.

Quand nous entrâmes, la messe était commencée, les chants remplissaient l'église, les instruments de cuivre en ébranlaient la voûte.

Je fus saisie de cette vibration puissante, et je sentis mon cœur s'arrêter. Le silence de la campagne d'où je venais contrastait fort, doublait Pimpression. Il y avait foule, et il fallait traverser tout ce monde pour arrivera la chapelle réservée de ma tante, la dernière près du chœur. J'avais froid dans les mains, toutes mes forces s'en allaient. Enfin nous arrivâmes et l'on me fit mettre à genoux ; je n'y pus rester, il me fallut m'asseoira Je voulus lire, mais j'étais trop saisie. La vue des cérémonies dont le sens m'échappait, l'autel chargé de fleurs, les riches habits des prêtres, me saisissaient l'âme et les yeux. La musique m'agitait et m'attendrissait tour à tour. Quand le fracas des instruments cessait, et que le plain-chant donnait seul, je croyais retrouver les airs de nos campagnes si simples et si beaux, et je regardais ma mère comme pour lui dire : « Les voilà ! x> Mais dans les instants où les voix des femmes leur prêtaient je ne sais quel accent de triste supplication, je n'y tenais plus, je me roidissais pour ne pas fondre en larmes. Je crois aussi que l'air enfermé de l'église, les fumées de l'encens qui venaient se concentrer dans notre chapelle agissaient, me troublaient.

J'avais chez nous l'air libre tout le jour, point de parfums, si ce n'est vagues dans le jardin ou la prairie. L'immobilité dans une si grande émotion m'achevait. Aux deux tiers de la messe, je me sentis tout à fait défaillir. Mais comment oser sortir, déranger tout le monde, appeler sur moi l'attention? Je me disais : «C'est impossible. » Et je n'en pouvais plus. Une sueur froide m'inondait, mes bras retombaient alourdis, mon livre m'échappait. Tout à coup je crus voir mille lumières et l'autel en feu. Puis une grande ombre se fit... j'étais évanouie.

Quand je revins, j'étais sous le portail de l'église. Me voyant entourée, je souris et pleurai d'émotion. Quelques femmes, qui par bonté avaient suivi ma mère, s'apitoyaient sur moi, sur ma pâleur. Et moi, sortant de cette nuit, je trouvais si doux de revivre !

MARGARIDO

MARGARIDO

De ce qui advint ensuite, je n'ai gardé nul souvenir. En esprit, je me retrouve chez une marchande de nouveautés. Ma mère et ma sœur font leurs acquisitions d'hiver. On leur montre des satins de laine.

Assise sur un petit tabouret, je reste indifférente au marché, je sais d'avance qu'il n'y aura rien pour moi. Toute mon attention se concentre dans un bas d'armoire vitrée, où gisent pèle* méle joujoux, pantins, poupées. Je ne vois guère les chevaux et les voitures, je hais les grotesques; vous devinez ce qui me fait battre le cœur.

Ce ne sont que des poupées de bois et pas trop finement achevées; mais ce sont déjà des per-

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sonnes. Elles ont des bras, des jambes qui remuent. Chose admirable! Comment faire pour obtenir même la plus modeste? Au comptoir, le débat est si chaudement engagé ! Il faut s'arrêter à tant de choses : la qualité, la couleur, le prix, l'aunage, rien n'est indifférent, on a la journée devant soi. Mon désir s'aiguise de toute la longueur de la séance.

Je ne suis ni gâtée, ni hardie, je ne saurais trouver le mot qui pourrait me valoir la chose, et les poupées ne parleront pas pour moi. Je suis très-nerveuse après l'accident du matin, et j'ai peine à rester en place. Je me rapproche de la vitrine pour bien voir de plus près. Ces visages sont vraiment jolis, ces physionomies bien parlantes. Je ne m'arrête pas à la taille, qui peut manquer de rondeur, de souplesse. Mes regards s'allongent et vont toucher les poupées à travers la vitre. Ne pourraient-elles s'animer, venir à moi? Un rêve de fée naît, meurt dans mon esprit.

Cependant l'affaire est terminée, les parties d'accord. L'étoffe est coupée, pliée, empaquetée; ma mère compte l'argent et se prépare à sortir. Un instant encore, et tout va m'échapper. Les grandes passions font les grands courages. Je ne

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parle pas, je suis trop troublée. Mais par un double mouvement de nature, je sais me faire entendre. Je montre du doigt l'armoire, et je m'attache à la robe de ma mère. J'ai cause gagnée. Elle se rappelle mon évanouissement du malin, se tourne et dit : « Madame, l'achat de nos manteaux vaut bien une poupée à ma fille. » La marchande ne se fait point prier, elle prend la clef, examine, choisit, se décide, hésite encore, sans voir que chaque minute est un siècle pour mon attente. Enfin elle a fixé son choix. Il est tombé sur une poupée de taille moyenne, toute blanche et rose, d'une bouche mignonne et souriante. Je la reçois avec transport, je veux l'embrasser à mon aise. On m'arrête, on m'apprend que le teint des poupées ne s'accommode pas du baiser.

Nous partons, et tout en cheminant j'écoute ma mère et ma sœur, qui parlent d'habiller ma poupée. Elles vont devant, moi derrière. Je n'ai plus mes jambes du matin, je me sens toute pesante sous l'émotion. Je suis ravie et pourtant silencieuse. Je parlerais plus volontiers aux buissons de la roule, qui se penchent sur moi et semblent regarder ce que j'ai dans les bras. L'étal

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du ciel y fait aussi, et la solitude de la campagne. Les paysans profitent des derniers beaux jours.

Que je suis lente à marcher ! Mon esprit est tout dans le rêve. A l'arrivée mes frères voudraient bien voir celle que je porte serrée sur mon cœur. Ils n'en auront pas l'étrenne; je la donne à mon père, qui ne s'attend pas à se voir naître si vite une petite- fille. Mais il sent qu'il n'y a pas à badiner; je suis si sérieuse malgré ma joie. Il se fait grand-père et baptise ma fille. Elle s'appellera de mon nom : Margarido.

Le lendemain de ce grand jour, je m'éveillai dans une telle douceur d'àme, que mes yeux se voilaient malgré moi et mes mains se joignaient, comme dans la prière. Dans le calme du matin, mes émotions de la veille me revenaient une à une, mais dégagées de ce mélange de souffrance et de joie qui m'avait si fort troublée. Tout reposait dans notre dortoir. Mes petits frères, moins heureux que moi, dormaient profondément ; ma

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mère, dans un demi-sommeil, attendait et rêvait. Le point du jour marquait à peine.

Dans la semaine, il m'était permis de me lever à mon heure, et j'en usais. Le bonheur de retrouver mon père et d'être ma maîtresse avant la classe ou la couture, m'avait fait prendre des habitudes matinales. Plus tard, au réveil de ma mère, je revenais mettre un peu d'ordre dans le petit coin qui simulait ma chambre. Je me levai donc la première, et même avant la bonne. Je tirai doucement le verrou de la grande porte, et m'échappai sur la terrasse, aussi charmée qu'un oiseau hors du nid. Je ne manquais jamais d'aller chez mon père, avant toute chose, m'informer de sa nuit trop souvent agitée. Cette fois je n'y courus pas. Il avait cependant ma poupée. La veille au soir, j'avais demandé, obtenu que sa petitefille dormit chez lui sa première nuit.

Je pris l'allée qui conduit au petit bois de chênes; mais je n'y entrai pas. Il y avait sous les arbres trop d'ombre et de silence. Je longeai la charmille et gagnai la haie vive qui fermait le verger. Sur un point les enfants s'étaient ménagé une éclaircie pour leurs échappées furtives. Elle donnait sur le coteau où devait se lever le so

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leil. Il tardait, plus lent à la fin de l'automne. L'or du ciel l'annonçait déjà. De ce côté, le réveil était joyeux. Les fermes fumaient, les chiens aboyaient, les moineaux se parlaient. Un paysan du clos voisin mangeait son pain, et du bord du fossé il regardait sa terre fraîchement labourée. Son chat faisait le gros dos et se lissait à ses jambes. Je me dissimulais et me sentais ravie d'être là toute seule, un peu loin de la maison endormie. Pourquoi? Je n'aurais su le dire. Je ne sais pas non plus d'où me venait cet élan vers la lumière, et ce qui me lit ouvrir et refermer les bras quand le soleil me lança son premier rayon. Un chant de fauvette, vif et plein, plus jeune encore que n'était mon âme d'enfant, éclata dans le buisson et finit mon extase. Tout le jour mon cœur déborda de tendresse pour elle et pour les miens. J'aurais voulu les tenir tous embrassés, et même les plantes et tous les animaux qui nous entouraient.

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