‹ Mémoires d'une enfantChapitre 7 sur 13 · VU J · texte numérisé non relu

VU J

Plus j'y songe cl plus je me sens reconnaissante pour celte bonne Margarido, qui m'éleva en tant de choses, et d'abord me refit petite fille. Jusque-là, je ne l'avais été qu'à demi. Seule et sans aliments pour mes goûts féminins, je recherchais la société de mes frères, et me laissais entraîner par ce petit monde bruyant, déjà viril, qui m'aurait donné sa rudesse, m'aurait fait (pour ainsi dire) neutre. Mon sang méridional ne souffrait pas l'offense. Une disposition colérique fut le défaut de mon jeune âge. Il suffisait pour me jeter dans la vie militante et m'enlever ma bonne grâce. Ma poupée eut l'esprit de venir à temps. Elle me rendit à ma nature, qui était au fond douce et tendre.

Margarido, adoptée de son grand-père, bien voulue de sa grand'mère, n'avait pas à craindre les infortunes de sa pauvre sœur. Ses oncles tournaient bien sur elle de malicieux regards, mais ils n'osaient s'émanciper ; nous pouvions donc vivre en sécurité. On n'aime fort que dans la solitude, et tout amour a son mystère. Plus d'une jeune mère se cache pour choyer son enfant. Je me sentais le cœur fait de même; je rêvais pour la mienne un abri bien clos, solitaire, qui nous donnât l'intimité du tête-à-tête. Les curiosités indiscrètes de mes frères, leurs sourires, dérangeaient notre poésie, gênaient notre abandon.

Le cœur parlait, peut-être l'imagination plus encore. Là, je reprendrais avec elle les scènes animées de ma sœur, de mes cousines, et de bien plus touchantes. La comédie m'allait moins que le drame. Le milieu où je vivais l'empêcherait d'être sombre. Le soleil du midi met partout son rayon.

Margarido n'avait rien oublié de ces projets aimables que ma mère et ma sœur, revenant de la ville, paraissaient faire pour sa future toilette. On était peu pressé de réaliser tout cela. Elle restait dans un dénûment misérable. Je tâchais bien de le faire remarquer, en la laissant ainsi sous les yeux de ma sœur. Un seul mouchoir (à moi) faisait sa garde-robe, la tenait constamment au maillot. Il était pourtant bien facile de nous contenter toutes deux. Il y avait au fond d'une grande malle noire, ce que j'appellerai les arcliives de la toilette. Dans un bel ordre et bien à leur date reposaient tous les morceaux des robes qui n'étaient plus. Le moindre d'entre eux m'eût suffi. Pourquoi les gardait-on? Ma sœur en avait tiré depuis longtemps le trousseau de sa poupée. Le reste dormait là sans nul profit. Ce qui me tentait d'ailleurs n'était pas le plus beau. J'aurais bien eu besoin d'un peu de soie pour le chapeau ; mais pour les habits je n'étais point vaine. La fraîcheur de l'étoffe me plaisait plus que sa richesse.

La malle garda ses trésors, et Margarido dut, elle aussi, se faire à la résignation. Le sourire de sa jolie figure n'en fut pas moins doux. La mienne

disait mon tourment. C'était pitié de nous laisser ainsi. Ma fille n'avait pas été précisément vêtue par la nature. Elle touchait à l'âge ingrat, et, soit dit entre nous, la pauvre petite avait les formes un peu sèches. Pour elle, les modes bouffantes eussent fait merveille. Elles étaient encore dans dans les choses à venir. Au moins ui fallait-il les chemises et les jupons. Je payai d'audace, je taillai son trousseau dans le mien, garantie toutefois par le grand-père qui prit pour lui l'orage.

Quand le dimanche, ma mère étant partie, je prenais les ciseaux et l'aiguille, tout me semblait facile; mais s'il fallait tailler, garder les proportions, adieu l'adresse, je n'y étais plus. A l'essai je sentais la faute, en la réparant je péchais à coté. J'en étais attristée, humiliée, je m'y reprenais, je me décourageais, j'essayais encore, ayant en moi la chose toute faite et parfaite. Mes malheureuses mains ne servaient point mon génie.

J'étais toute lassée, je me sentais la tête lourde ; je quittais ma petite chaise, et, furtivement, je m'en allais lever le couvercle de la malle ; je regardais et croyais voir, dans l'ombre, les petites fleurs des indiennes, s'agiter, onduler, comme

mes fleurs sauvages, sous le vent. J'étais tentée de plonger la main, de les ramener vers moi ; mais si mon bras allait y rester, révéler mon indiscrétion? Cela était ainsi arrivé à une autre petite fille, disait l'histoire. Je laissais retomber le couvercle avec un gros soupir. Rien autre ne me tentait que ces étoffes peu coûteuses, de couleur claire, avec ces jolis semés de fleurettes si mignonnes, si bien faites pour ma Margarido.

Désirées, jamais possédées, ces modestes indiennes me sont restées trop chères. Elles ont passé. À peine en resle-t-il au fond du Midi quelque parcelles oubliées.

Un jour, en Provence, dans un carrefour solitaire, je rencontrai une famille de saltimbanques. Deux femmes à l'écart, près de la voiture, réparaient des habits en velours noir, usés et rougissants sous le soleil. Autour d'elles, s'étalaient à profusion des soies, des satins fanés, de vieux galons d'or pour parer les costumes. Cette misérable opulence faisait peine.

Sur le bord du chemin deux petites filles habillaient leurs poupées et demandaient l'aumône. Elles vinrent à moi, et je me sentis compassion de

les voir, si jeunes, faire ce triste métier. Je voulais leur parler, m' in former... Mes yeux tombent sur les poupées, et voilà que je me trouble. Ces poupées portaient les indiennes que j'avais tant aimées. J'étais malade alors, et dans un état d'extrême langueur. Il eût fallu à ma santé défaillante un midi moins puissant, quelque chose de ma terre natale. Je crus la retrouver en voyant ce pauvre débris égaré si loin d'elle. Sous le charme d'une vive illusion, je redevins enfant près du toit paternel ; dans la fraîcheur de l'aube, je ressaisis de mon passé l'élan, la vie forte et légère, l'àme ailée des premiers jours. Je revis mes poupées, mon jardin et ses pâles fleurs ; je revis le bois de chênes, les tombes sous les rosiers. Et près d'elles, une chère image, mon père, les bras ouverts pour me recevoir. Je sentis sur moi ce long regard tout voilé de tendresse et mes cheveux d'enfant sous la douceur de ses baisers. C'était toujours vers ces ombres mélancoliques qu'il m'attirait dans ses heures d'effusion. Voulait-il, sans me le dire, habituer mon âme à l'idée d'une séparation? Souvenirs pleins de larmes; mais qui plus que nos joies nous restent au fond du cœur.

LE CHAIE

LE CHAIE

Ceux qui ne savent pas ce qu'on appelle un Chair dans le midi, n'ont qu'à voir les celliers que Teniers,que Rembrandt se sont plu à représenter avec leur merveilleuse entente des jeux du clair-obscur. Ces vastes intérieurs qui servent à tout, ont le charme du ménage rustique, sa poésie, parfois, certain mystère de crypte abandonnée.

Le nôtre, spacieux, élevé, avait un grand air. Une voûte l'eût changé en église. Il n'y en avait point. Des lai (es serrées, recouvertes de tuiles légères, laissaient passer des rayons indécis, pleins de douceur. Au malin, la lumière tombait d'en haut, calme, un peu froide; le soir, elle entrait

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oblique, comme une poussière d'or. On n'avait pas fait de fenêtres ; une porte à deux battants servait à l'entrée des voitures. Même ouverte, le cbaie gardait quelque cbosede son recueillement. Le jour n'arrivait encore qu'atténué, tamisé par un large auvent où plus de trente couples d'hirondelles élevaient leur famille ; les causeries vives et tendres des parents et des petits lui donnaient un écho de vie et de mouvement.

Dans la saison chaude, mon père, parfois, y transportait l'élude. Parfois, aux jours d'invitations, de belles dames ne dédaignaient pas d'y prendre le frais. A part ces rares occasions et le temps des vendanges, le chaie restait fermé, solitaire. J'y pénétrais par une petite porte de l'intérieur, percée dans le corridor sombre; son obscurité rendait plus charmant le chaud rayon qui me venait d'en haut quand j'y entrais l'aprèsmidi.

La place d'honneur était à deux vastes et nobles cuves faites avec amour du meilleur de nos bois. Des cercles épais, et pourtant élastiques, les entouraient d'une triple ceinture, les gardaient d'éclater sous le bouillonnement du raisin. En face de ces majestueuses personnes, montait un

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