‹ Mémoires d'une vielle filleChapitre 14 sur 22 · LA QUÉREXTE DE PAIX · texte numérisé non relu

LA QUÉREXTE DE PAIX

L'enfant agita sa casquette, et continua sa route.

Yictorine Loux, qui avait épuisé tout son courage, et même un peu plus, se détourna vivement, et rentra dans la maison.

LES TROIS GARS DE LA HAl'SSIERE

C'était un peu après la récolte, quand les tourterelles s'en vont. La plupart des fermiers attendent, pour commencer le labour, que les premières pluies aient amolli la terre , mais les trois fils blonds de la Haussière, Julien, Antoine et Toussaint, n'avaient point coutume d'attendre ainsi, et, à peine le froment coupé, mettaient le soc dans les chaumes. Une si belle ferme, de si beaux gars et de si beaux bœufs : on pouvait bien n'en faire qu'à sa tête. Un après-midi du mois d'août, les deux fils aînés qui venait de tenir la charrue chacun pendant une heure, le troisième qui venait de herser, se reposaient sous un vieux châtaignier, qui

avait déjà les feuilles jaunes et toutes ses bogues de châtaignes vertes. Ils s'étaient étendus sur l'herbe de la eliintre. et prés d'eux, rangés le long du talus, les bètes soufflaient, lasses comme leurs maîtres.

Julien, qui avait quarante ans passé, cuirassier de l'armée territoriale, calme de visage et lent de parole, dit :

— Ça n'est pourtant pas si difficile de faire comme nous : suffit d'être trois frères qui s'entendent!

Et, sous ses moustaches, comme il riait, on vit le clair de ses dents.

— Ce n'est pas tout de s'entendre, dit Antoine, le plus grand des trois frères et le plus blond .: il faut les champs de la Haussiers !

Les laboureurs, le herseur et même les bœufs enjugés. regardèrent en ce moment la poussière qui s'élevait des chaumes défoncés, la longue pente nue au soleil et, tout au bout, le toit de tuiles, que coiffait un vieux poirier tordu.

Toussaint, qui était plus brun et plus nerveux que ses frères, s'absorba plus longtemps

qu'eux, dans cette songerie qui lui venait toujours quand il voyait la maison, et il dit à son tour :

— Vousferezce que vous voudrez, toi Julien, toi Antoine, et le père qui est à la maison, et Mariette qui se mariera probablement avant nous autres : moi, je ne quitterai jamais la métairie !

Personne ne s'étonna, car le serment n'était pas nouveau. Une des juments ayant rué, à cause des mouches, les trois frères se levèrent et se remirent au travail.

Ils vivaient à la Haussière, l'aîné depuis quarante ans, le second depuis trente-cinq, le plus jeune depuis trente-deux ans. Le même cas de force majeure, le service militaire, les en avait éloignés, l'un après l'autre, dans des temps déjà lointains. C'avait été la seule absence. Ils n'étaient pas les maîtres, puisque la ferme appartenait au père, mais ils pouvaient dire « chez nous », car ils hériteraient du sol, et ils le cultivaient, et ils l'aimaient passionnément. Ce goût de la terre, le travail qui les réunissait souvent et ne les séparait jamais beaucoup, le même sang, les mêmes espoirs parfois déçus,

parfois comblés, et l'amitié qui en naissait, la paix aussi d'âmes religieuses et même pieuses. que l'envie n'entamait pas, formaient, pour chacun des trois frères, un bonheur qui paraissait suffire à Julien, à Antoine, à Toussaint. Les filles de ce coin de bocage vendéen, plusieurs du moins, avaient songé à ces beaux jeunes hommes. Mais tous, ils les regardaient toutes du même air, répondant avec le même sourire gauche aux bonjours qu'elles leur disaient, le dimanche, sur la place de l'Eglise, quand on se demande, les uns aux autres, des nouvelles des fermes, comme font les marins des îles, quand ils se rencontrent au large. Ils passaient indifférents, les trois fils de la Haussière, et le père qui les suivait, plus lent à cause de l'âge, s'arrêtait plus volontiers qu'eux, et se montrait moins sauvage. A peine s'ils entraient au cabaret. Un verre, deux verres, puis ils partaient. Mais quand personne ne les voyait plus, et qu'ils voyaient leurs champs, c'est alors qu'ils se mettaient à parler, c'est alors qu'ils avaient des regards de contentement et presque d'amoureux, pour l'avoine qui levait, pour le vesceau en fleurs, pour les javelles de blé, ou, dans la

saison noire, pour les planches de choux qui s'égouttaient au vent comme des forêts mouillées. Leur sœur Marie accourait à leur rencontre : « Salut, les frères, j'ai du tourteau pour vous ! » Et le père survenait, et disait, moitié sérieux et moitié triste : « Mes gars, vous êtes trop heureux chez moi ; je mourrai sans vous voir établis. »

Un soir d'hiver, avant le souper, à l'heure où les mottes paraissent toutes molles et grises comme du ciel tombé, une femme entra dans la salle de la Haussière, où le métayer songeait, seul sur un banc, et écoutait le bruit de ses étables. Elle était jeune encore et un peu forte; elle était vêtue de noir.

Le métayer lui fit signe qu'il la reconnaissait, malgré l'ombre, et elle resta debout, émue et baissant les yeux, comme si elle était devant le tribunal.

— Mon oncle, dit-elle, vous savez que je suis veuve, et que j'ai deux enfants de mon défunt, et que nous n'étions pas riches, en nous mariant.

— C'est vrai, ma fille.

— Depuis huit mois, j'ai essayé de conduire

toute seule la métairie, et je ne peux pas dire que je n'ai pas réussi. Mais je me fais trop de tourment pour la plus petite chose ; les valets m'obéissent mal; je n'ai pas la parole assez rude, et je sens bien que je ne peux pas gouverner.

Le vieux hocha la tête, considéra avec attention cette femme qui Aenait assurément demander quelque chose, et répondit :

— Tant de gens et tant de bêtes à mener, c'est trop pour les trois quarts des femmes, et pour la moitié de l'autre quart. Que veux-tu de moi?

— Que vous m'aidiez. Vous êtes mon parent le plus proche, et vous avez trois gars.

Le métayer de la Haussière eut un saisissement qui l'empêcha de répondre toutde suite.

Quand il eut rassemblé ses idées, et son courage pour les dire :

— Tu as raison, fit-il. Je dois t'aider. Lu femme s'en alla.

Une heure plus tard, après le souper, quand les valets de ferme eurent quitté la salle, et que Mariette se fut mise à laver la vaisselle dans la décharge voisine, Julien, Antoine et Toussaint,

accoudés sur le haut bout de la table, éclairés de près par la chandelle qui faisait flamber leurs }-eux verts, commencèrent à causer des choses de la ferme, selon leur coutume. Mais le père, qui s'était approché du feu, et qui était revenu s'asseoir à côté de l'aîné, leur fit signe à tous de se taire. Il raconta la visite qu'il avait reçue, et comment il avait promis son aide à la veuve de la Faguinière. Il ajouta :

— Quel est celui de vous, mes gars, qui tiendra ma promesse? Je n'ai point de préférence pour quitter l'un ou l'autre. Celui qui dira oui, je le laisserai aller.

Il regarda Julien, puis Antoine, puis Toussaint. Mais ils avaient tous les trois tourné la tète, comme ceux qui ne veulent pas être obligés de parler. Dans la salle, contre l'habitude, il y eut un tel silence qu'on entendit longuement la plainte du volet que le vent tourmentait.

Le vieux, qui avait le visage long et tout rasé, laissa paraître, au coin de ses lèvres, comme une petite joie du silence de ses fils. Mais la voix ne mollit point, et elle s'enhardit plutôt, quand il reprit :

— Puisque pas un de vous ne veut s'en aller, c'est donc à moi de commander.

Il les regarda encore une fois tous les trois, et il conclut :

— Toi, mon cadet Antoine, tu iras demain à la Faguinière, et tu y resteras autant de temps que ma nièce aura besoin de toi.

Ni celui qui était désigné, ni les deux autres ne répondirent; mais ils se levèrent tous, et sortirent dans la nuit qui était froide.

Le lendemain, un peu avant midi, Antoine ayant fait ses adieux à chacun de ceux qui vivaient sur la métairie, prit ses hardes sous son bras gauche, son aiguillon dans la main droite, et chercha le père, qui rôdait dans les granges et dans les étables, et qui se cachait pour pleurer. Il le rejoignit près du pressoir à cidre. Le vieux se détourna. Le fils salua et dit :

— Mon père, je ne peux pourtant pas être seul, à la Faguinière.

— Je ne peux pas non plus, mon pauvre gars, me priver d'un autre fils.

— Non, laissez-moi emmener deux des bœufs noirs de chez nous : ça me tiendra compagnie. Je les achète pour la métairie de là-bas.

Et ils partirent trois de la Haussière, les deux bœufs, et le grand gars roux qui les menait.

Dix-huit mois passèrent. Antoine n'avait pas reparu une seule fois à la Haussière. « Je sens que c'est plus fort que moi, disait-il; si j'y revenais, j'y resterais. » Il voyait son père ou ses frères, de temps en temps, sur la place du bourg, au cabaret, sur les chemins quand on va livrer le grain au même meunier, et il recevait aussi leur visite, rarement, à la Faguinière. Il habitait une ferme à mi-coteau, dont les champs et les prés coulaient vers le levant. 11 avait tout remis en ordre. Il s'était montré bon laboureur, bon faucheur, bon économe, bon chef, un peu rude comme le père, mais point emporté dans le fond, et raisonnable dans sa sévérité. Les voisins disaient : « C'est un homme qui a de l'entendement; mais il ne parle pas assez. » Il parlait peu, n'ayant guère dans l'esprit qu'une pensée qui n'était point heureuse : le regret de sa Haussière. Ni l'hiver, ni l'été, ni la beauté des récoltes, ni l'estime qui grandissait autour de lui. ne diminuaient sa peine. Presque tous les soirs, quand il avait donné l'ordre de quitter le travail, il laissait

partir le harnais, avec les bouviers, les journaliers, les deux enfants qui commençaient déjà à piéter dans les mottes, et il restait seul, en haut des champs. Alors il regardait, du côté du couchant, des terres plates, qu'on devinait plutôt qu'on ne les voyait, et un toit qui n'était pas plus gros qu'un pois, et au dessus les nuages qui étaient toujours rouges, comme le sang d'un cœur jeune.

A la fin du deuxième été, le vieux maître de la Haussière, un après-midi qu'il faisait chaud, buvait un coup de cidre dans la salle de sa métairie. Il venait de dormir dans le foin, et il avait encore des brins d'herbe au col de sa chemise. La porte de la pièce s'emplit d'ombre tout à coup. Il se détourna :

— Bon sang de la vie, dit-il, c'est Antoine! Mariette, apporte un autre verre! Qu'est-ce qu'il y a, mon gars, puisque tu reviens?

Quand le jeune homme se fut assis, il répondit :

— Il y a que je ne peux plus rester.

— Ma nièce t'a renvoyé?

— Non.

— Tu manques de courage, alors? J'aurais pas cru ça d'un de mes gars.

L'autre ne répondit pas tout de suite. Il fallut bien un quart d'heure pour qu'il se décidât à dire :

— C'est pas le courage qui me manque; c'est votre nièce qui est toujours après moi pour qu'on se marie tous deux.

— Est-ce qu'elle te déplaît?

— Pas plus qu'une autre.

— Eh bien! mon gars, faut te marier : la ferme est bonne, la femme aussi.

Dix minutes plus tard, les deux frères, Julien et Toussaint, appelés par le père, entraient dans la grande salle. Quand ils surent l'événement, ils se mirent à rire silencieusement, chacun de son côté.

— Qu'as-tu à rire, toi, l'ainé? demanda le vieux.

Julien se fit prier, puis il avoua, ne riant plus qu'à moitié :

— Notre père, je ne l'aurais pas fait, bien sûr, tant qu'on avait des chances de se retrouver tous trois à la Haussière; mais, à présent qu'Antoine nous quitte pour ne pas revenir, moi aussi, je vais vous quitter : je veux me marier avec la fille de la métairie du Sableau.

— C'est une jolie ferme aussi, répondit le bonhomme ; mais, dis-moi, Julien, est-ce que ça t'est venu, comme ça, en entrant dans la salle?

— Oh! non, notre père, il y a six ans que je lui « cause ». Mais, sans Antoine, il n'y avait rien de fait.

— Et toi, Toussaint, qu'est-ce que tu penses? Le plus jeune était le plus vif. Il répliqua,

sans hésiter :

— Moi, notre père, je redis ce que j'ai toujours dit : qu'après vous c'est moi qui gouvernerai la Haussière.

Il pleuvait interminablement, depuis le matin, depuis le commencement de la dernière nuit peut-être, et les rues de Paris avaient leur glacis de boue couleur de café au lait. J'avais trotté, comme un fiacre, à travers deux ou trois quartiers de la rive gauche, allant d'un dispensaire à une crèche, visitant des amies riches que j'intéresse à mes amies pauvres, lorsque, vers la fin de l'après-midi, je me décidai à rentrer chez moi. J'étais lasse. Chez moi, c'est quelque part au delà de l'Elysée. Je sentais le poids de ma jupe, de l'air saturé d'eau et de fumée, le poids aussi des misères vues et entendues. Les médecins, les chasseurs, les

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soldats connaissent la songerie stérile de ces retraites sous la pluie. En passant devant le magasin de l'orfèvre Miège, l'idée me vint, subite et qui m'épanouit : « Si j'achetais le bijou? »

Le projet était déjà vieux de quelques mois, mais j'avais toujours manqué du temps ou de l'humeur qu'il fallait pour le réaliser. Mes amies me répétaient : « Vous n'êtes pas une religieuse. Vous êtes une vieille fille vivant dans le monde, ayant besoin du monde, et transmettant son aumône aux pauvres qu'il aime par procuration. Passe encore de ne porter que des robes sombres, de paraître en corsage montant dans les dîners et les soirées où nous venons décolletées : tout au moins, ma chère, ayez un bracelet, un collier, un médaillon au bout d'un fil, une broche même, oui, une broche d'aïeule, si vous voulez, et qu'on puisse voir, quand vous entrez, que deux minutes avant de quitter votre appartement vous avez pensé à nous! » La plainte était raisonnable, ou m'a semblé l'être. J'étais décidée depuis longtemps. J'ai donc ouvert la porte de Miège, et fait sonner le timbre.

— Je désirerais voir des colliers, or ciselé seulement.

— Très bien, madame.

Deux jeunes femmes se sont levées. Elles étaient assises derrière le comptoir de droite, et, à la façon dont leurs yeux descendirent entre les paupières, examinant mon chapeau, ma robe et mes bottines boueuses, au petit sourire, identique chez elles deux et finissime, qui suivit l'inspection, je compris que j'étais classée dans la catégorie des petites clientes négligeables. Elles se baissèrent, avec un air de nonchalance affecté, et me présentèrent, sérieusement alors et froidement, comme si le devoir officiel commençait à cet instant précis, deux bijoux qui me firent l'impression, l'un de s'appeler Durand, l'autre de s'appeler Martin : je les avais rencontrés cent fois.

— Cela se porte beaucoup, dit l'une des vendeuses.

L'autre risqua une variante. Je dis nettement :

— C'est quelconque. Je venais ici pour trouver mieux.

Le sourire finissime reparut, mais il ne

s'adressait plus à moi. Je tournai un peu la tête, et j'aperçus, au fond du magasin, dans l'ombre, un gros visage rasé, qui exprimait le plus parfait scepticisme et quelque chose de plus. Ces yeux vifs et mordants, ces lèvres fortes que l'habitude de l'ironie avait abaissées aux angles, et fixées dans un rictus amer, disaient, à n'en pas douter : « Vous vous imaginez que cette cliente a du goût! Vous me demandez de quitter le tabouret où je médite un dessin nouveau? Allons donc! Une poseuse comme d'autres! Elle veut faire la difficile, et tout à l'heure, elle choisira non pas un collier, mais une chaîne de montre, mesdemoiselles, une gourmette avec un cadenas fabriqué à la douzaine, comme pendentif! Vous ne connaissez pas le goût de la clientèle moyenne. C'est à faire pleurer. Laissez-moi donc! » De leur côté, les vendeuses insistaient. Leur regard disait, non moins clairement : « Monsieur Miège, vous ferez bien de venir? »

Elles eurent gain de cause. Discrètement, légèrement, avec un aplomb qui dénotait aussi de l'habitude, elles s'évadèrent, à droite, à gauche, disant : « Nous allons chercher autre

chose. » Et ce fut M. Miège, en personne, qui vint derrière le comptoir.

Il était juste aussi grand que moi. Et je vis, lie tout près, l'insondable scepticisme de l'artiste. La voix ne corrigeait en rien l'impertinence de la physionomie.

— C'est un cadeau, bon marché, que vous voulez faire? Une fête? Un anniversaire?

— Non, monsieur, j'achète pour moi.

— Alors, c'est un bijou de prix?

— Pas nécessairement : de style, cela suffît. M. Miège perdit un peu de son mépris.

— Cette petite chaîne plate, fit-il, un chemin d'or avec ronds points d'améthyste, modèle ilalien, qu'en pensez-vous, madame?

— Jolie. Trop jeune pour moi. Je vous demande du classique, monsieur Miège, un bijou qui ne crie pas, surtout qui n'ait pas l'air de concourir avec les autres, et qu'on aimerait même au cou d'une voisine.

Brusquement, il ouvrit une armoire, une seconde, une troisième, puis, avec une tendresse de geste et une habileté de créateur montrant son œuvre, il me présenta vingt colliers merveilleux, dont il expliquait, d'un mot

exact, le dessin, l'esprit, les parentés d'art, les harmonies savantes. Il parlait de ses ouvriers ciseleurs, du temps qu'il avait fallu pour exécuter les pièces, des offres qu'il avait refusées, et il répétait, comme un refrain : « Puisque vous aimez le beau travail, regardez-moi le mouvement de cette feuille de lierre, et ces deux enfants qui tiennent le médaillon, et ces émaux où le rouge et le vert sont comme des gouffres, on y peut plonger... »

Le coin de la salle était réjoui par la lumière de nos doigts maniant les bijoux. J'avais oublié la pluie et la fatigue. L'orfèvre avait l'air d'oublier que j'étais une acheteuse, et je me demande encore si, en effet, il ne l'oubliait pas. Je choisis une chaîne assez courte, d'un dessin large, qui retenait un médaillon Renaissance. Au bas du médaillon pendait une perle longue. L'orfèvre ayant énoncé un prix qui dépassait notablement mes prévisions :

— C'est grand dommage, lui dis-je, c'est deux loyers de pauvres de plus que je ne veux dépenser. Je vous laisse donc le collier... à moins que vous n'enleviez la perle..:

— Enlever la perle! interrompit M. Miège,

qui reprit le ton du début, vous voulez me faire mutiler une de mes œuvres! Mais vous n'y pensez pas, madame !

— Je n'y pense plus... Au revoir, monsieur.

Je me détournai, après avoir souri, involontairement, à quelques-unes de ces merveilles que j'allais quitter. Je dis souvent adieu aux choses. Le remarqua-t-il? M. Miège me rappela :

— Prenez le bijou, dit-il, prenez-le avec la perle, que vous ne payerez pas. Vous le porterez dans les salons de Paris; il fera, tel que je l'ai rêvé, son entrée dans le monde, avec son air de page et sa plume blanche ; on devinera qui l'a bâti et habillé, on vous dira : « C'est du père Miège », et vous direz oui ; nous n'y perdrons ni l'un ni l'autre...

— Moi surtout. Mais je quitte Paris en avril.

— Eh bien! vous reviendrez en avril, et ce que je ne pourrais pas me décider à faire aujourd'hui, je le ferai : il aura vécu cinq beaux mois.

J'emportai le bijou, et la convention fut exactement observée. Plusieurs reconnurent, à la correction du style, à la patine de l'or, au

moelleux de toutes les courbes, un bijou de chez Miège. Je leur racontai l'histoire. « Il faudra voir, dirent-elles, comment elle finira. »

Voici comment elle a fini.

A la fin de l'hiver, je suis retournée chez l'orfèvre. En m'apercevant, il eut un petit haussement d'épaules, et dit :

— J'aurais presque autant aimé que vous ne fussiez pas revenue... Une perle... j'ai des clientes qui l'auraient oubliée...

Quand il tint, dans sa forte main gauche, le collier dont la beauté était plus grande à cause de la jeune lumière, il le caressa un moment, s'amusant de l'éclat furtif et du grillotis des maillons qui coulaient. Une nuance d'émotion, très discrète, atténua l'expression d'ironie que le vieil orfèvre ne devait pas perdre souvent. Il prit une pince, et, serrant légèrement l'anneau qui attachait la perle longue au médaillon :

— Quel crime vous me faites commettre!

dit-il. Mais je sais maintenant qui vous êtes, j'ai pris mes renseignements, mademoiselle; \ous êtes une artiste dans votre genre, une philanthrope... quelqu'un qui n'est jamais content de sa journée, parce qu'il reste trop à faire...

Il soupira, pressa nerveusement sur les deux leviers de la pince, et l'anneau se rompit, délivrant la perle. M. Miège saisit celle-ci, et, me la remettant :

— Je ne reprends jamais ce qui est sorti de chez moi. dit-il d'un ton bourru, faites-en ce ^ue vous voudrez; vous en aurez le placement, dans vos œuvres.

J'avais le « placement », en effet. J'ai vendu la perle pour sept cent trente francs : le prix de deux loyers de pauvres, comme je l'avais dit à M. Miège.

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