‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 10 sur 325 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

J’en eus un véritable regret. J’aurais voulu pouvoir, comme cet ancien, me féliciter de ce qu’il s’était trouvé cent citoyens plus capables que moi de servir la liberté dans un corps que je regardais comme son poste avancé. Sans trop de présomption, je voyais que, parmi les hommes qui recueillaient les dépouilles du pouvoir renversé, plusieurs n’avaient d’autre mérite que d’avoir assisté ou applaudi à la chute. Cependant, les premiers emplois, ceux qui exigeaient le plus de capacité, furent en général donnés à des hommes de talent ou versés dans les affaires.

Je fus nommé à la préfecture de Versailles. Le consul Lebrun, ex-député de ce département, m’en fit compliment et eut la politesse de s’en féliciter. Des indiscrétions firent changer le premier travail. En définitive, je fus nommé préfet à Bordeaux (1). Me voilà donc une seconde fois sorti démon obscurité et lancé dans la carrière publique, quittant une situation indépendante, paisible, heureuse, pour une existence subordonnée, remplie d’agitation et d’écueils ! Ce fut mon diner avec Bourrienne qui, probablement, décida de mon sort. Adieu procès, plaidoiries, consultations, mémoires. Je donnai gratis à mon confrère Billecocq ma petite succession d'avocat.

Mon brevet de nomination portait que je prêterais serment entre les mains du Premier Consul ou du commissaire délégué pour le recevoir. J’avais toujours regardé cette formalité comme injurieuse à un honnête homme ou au moins inutile; j’avais vu qu’on s’en faisait un jeu. Des gens qui n’auraient pas voulu se parjurer dans un intérêt privé, ne s’en faisaient pas le moindre scrupule dans les affaires d'Etat. On ne me demanda pas le serment, je ne le prêtai pas. A chaque nouvelle promotion dont je fus l’objet, j’aurais dû le renouveler; les courtisans n’y manquaient pas et l’offraient. On ne l’exigea pas de moi; je restai tranquille et insermenté.

En me rendant à mon poste, je m’arrêtai quelques instants à Poitiers dans ma famille. Mon père venait d’être nommé président du tribunal d’appel.

(I) 11 ventôse an VIII (2 mars 1800).

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