‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 9 sur 325 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

toujours formé, et arrêtant ses regards sur moi, il m’appela, m’emmena dans la pièce voisine et reprit ainsi la conversation : « J’ai suivi votre conduite dans les assemblées; j’ai lu vos opi- « nions, j’estime votre caractère et vos principes. Voilà un « nouvel ordre de choses qui s’établit; il faut que tous les « hommes de talent, et qui aiment leur patrie, s’y rallient. » — « Général, votre suffrage m’honore; si je puis être utile à la « République, je la servirai avec plaisir. » Je voulus parler du passé, notamment de mon rapport sur les armées d’Italie avant le 18 fructidor (1). « Il ne s’agit plus de cela, me dit-il en m’in-

(1) Ce rapport de Thibaudeau a été reproduit à la fin du tome II de ses Mémoires sur la Convention et le Directoire, il fut présenté au Conseil des Cinq-Cents le 4 fructidor an V pour l’exainen des mesures proposées par un message du Directoire du 22 thermidor, relatif aux menées du parti royaliste. Thibaudeau reprochait au Directoire d’avoir appelé à son secours les armées d'Italie qui, à l’instigation des généraux lîonaparte, Berthier, Lannes, Bernadette, Augereau, etc., etc , avaient envoyé au gouvernement des adresses virulentes contre les ennemis de la République.

* Aujourd’hui, disait le rapport, ces adresses sont dirigées contre le Corps

* législatif : directeurs de la République, elles le seront demain contre

« vous. Ici notre garantie est commune, et celui des pouvoirs qui la laisse « violer par une coupable faiblesse doit en être tôt ou tard la victime. « Malheur à l’autorité qui fonde son empire sur la puissance des baïon- « nettes! Elles finissent par opprimer pour toujours celui qu'elles ont un « instant protégé .

« Ces actes sont intitulés : Adresses des citoi/ens composant les divisions « de l'armée d’Italie. Elles sont certifiées conformes par le chef de l’état- « major. 11 les a envoyées olïiciellement aux administrations de départe- « ment, avec recommandation de les faire connaître à leurs administrés .

• Comment un chef d’Etat-major a-t-il pu s’arroger le droit de corres- « pondre avec des administrations départementales? La Constitution a « interdit aux administrations de se réunir aux assemblées électorales, de « recevoir aucune adresse, pétition ou députation ; elle porte (article 364) « qu’aucune association ne peut présenter de pétitions collectives, et l'on « tolérerait qu’une armée pût envoyer une adresse à une autre armée! et « l’on tolérerait que, soit sous la forme de délibération ou d’adresse indi- « viduelle, ou sous tout autre prétexte, les chefs des armées pussent « inlluencer l’action du gouvernement par l'expression du vœu de quatre « cent mille hommes qu’ils commandent et auxquels ils ont fait déclarer .< qu’ils sont dans l’intention d'appuyer leur adresse par leurs armes ! « Concevez-vous, représentants du peuple, qu’aucun gouvernement puisse « se maintenir avec de telles libertés?

« Plus vos généraux et vos armées ont rendu de services à la patrie, « plus vous devez déployer de sévérité contre les premiers symptômes de « ces entreprises. Vous ne pouvez pas même être rassurés par leurs sen- « timents et leurs vertus; elles ne résisteraient point à la séduclion du « pouvoir, cette maladie éternelle de l’homme, qui est bientôt fatigué « d’obéir dès qu’il entrevoit le moyen de commander . »

« terrompant. Dans le cours de la Révolution, chacun a eu sa « manière de voir et déjuger les choses; il ne faut plus s’oc- « cuper que de l'avenir. Nous avons besoin de tous les talents « et de tous les bons Français. Venez dîner demain avec moi. »

Lorsque je rentrai dans le salon, je fus accablé des compliments et des caresses de tous ces amis qu’un instant auparavant j’avais trouvés si froids. L’un me demandait des nouvelles de ma santé, l'autre me serrait la main... Mon ami Perregaux me félicita en me ramenant dans sa voiture ; celui-là était sincère.

Le lendemain, j’allai dîner chez le Consul. 11 me présenta à sa femme, que je ne connaissais pas, me fit placer à table à côté de lui, à sa droite, et, pendant tout le dîner, causa beaucoup avec moi sur différents sujets. 11 faisait mon examen, questionnait, écoutait, et mettait peu du sien dans la conversation. Je lui répondais sans crainte, sans calcul, avec l’abandon et la liberté que j’aurais eus avec mon égal. J’allai quelques jours après faire ce qu’on appelle une visite de digestion, et, mauvais courtisan, j’en restai là. Je ne vis plus Bonaparte. Cependant, on me regarda dès lors comme acquis au gouvernement consulaire.

La Constitution avait été promulguée; on organisait le gouvernement et les autorités. Chacun se casait dans le nouvel ordre de choses, et moi je restais tranquillement dans mon cabinet, ou bien j’allais au palais de justice suivre les audiences, ne faisant rien pour me pousser et paraissant oublié. En vain mes amis blâmaient mon inaction et me pressaient de dire ce que je désirais. Je n’avais pas l’âge requis pour le Sénat; je ne croyais pas pouvoir aspirerau Conseil d’État; je dédaignais un Corps législatif muet. Ce qui avait le plus d’attrait pour moi, c’était le Tribunat; une assemblée délibérante, une tribune, exerçaient toujours sur moi une grande séduction. J’y voyais la seule partie populaire, vraiment républicaine, du gouvernement et le dernier asile de l’indépendance des opinions. Là, je rentrais dans la sphère de mes goûts et de mes habitudes. J’exprimai donc le vœu d’être membre du Tribunat. On me répondit que Bonaparte m’y aurait vu avec plaisir, mais que toutes les nominations étaient faites, et que l’on me destinait à une préfecture.

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