chapitre xü
montagnard, il était poli et obséquieux à l’excès. Il avait un air de bonhomie, plus de finesse que d’esprit et de pratique que de savoir. Pendant la Révolution, il n’avait manifesté aucune opinion, joué aucun rôle, exercé aucune fonction importante. Il était beau-frère de Joseph Bonaparte et du maréchal Bernadotte Il maria ensuite ses deux filles au général Saligny, depuis duc de San Germano, et au général Suchet, devenu maréchal et duc d’Albuféra. Je n'ignorais pas que M. Anthoine passait pour être très difficile dans ses relations et qu’il n’était pas aimé de ses confrères; ces considérations ne m’arrêtèrent point. Je crus que ces inconvénients étaient balancés par beaucoup d’avantages, et qu’un homme qui avait su conduire si bien ses affaires ne ferait pas moins bien celles de la ville. Je crus surtout qu’il serait utile à Marseille d’avoir pour magistrat un citoyen auquel ses illustres alliances donneraient un accès facile et du crédit auprès du gouvernement et de l’Empereur. M. Anthoine fut nommé maire.
Quant aux six adjoints, on aurait voulu que je misse tout à fait de côté les maires des trois municipalités supprimées, MM. Granet, Mossy et Sarmet. C’étaient des hommes de la Révolution qui avaient été chauds patriotes; Granet était ex-conventionnel et votant. Je les présentai en première ligne, et ensuite MM. Jourdan, Dessoliers, avocat distingué, et Fortia de Piles. Tous les six furent nommés. Dans cette organisation, toutes les opinions étaient représentées. M. Anthoine alla à Paris et prêta serment entre les mains de l’Empereur.
Le 1" vendémiaire an XIV, j’installai solennellement la nouvelle municipalité. Dans mon discours, je fis ressortir les avantages du rétablissement de la magistrature municipale et toutes les qualités du nouveau maire. M. Anthoine me rendit ma politesse avec une parcimonie affectée; en revanche, il se fit beaucoup valoir lui-mème; il vanta d’avance les résultats de son administration et exalta les espérances des Marseillais. Il leur promit la franchise du port, objet de tous leurs vœux, le portrait de l’Empereur auquel ils ne pensaient pas, quelques-uns des nombreux trophées de ses victoires, qui ne leur importaient guère, enfin le retour de l’âge d’or Dès son début, le maire s’éleva à une
telle hauteur et prit une attitude si flère, que les fonctionnaires civils et militaires en furent scandalisés. Je pressentis alors que je pourrais bien avoir à me repentir d’avoir contribué à sa nomination. 11 était tout simple qu’à Marseille on se passionnât pour une magistrature dont on avait été longtemps déshérité, que tous les mécontentements, toutes les espérances vinssent se grouper autour du nouveau soleil qui se levait à l’horizon. Le maire en fut enivré et excita la tendance naturelle des esprits.
Étranger à l’administration, M. Anthoine n’en avait qu’une très faible idée. Pendant plus d’un mois, il eut avec moi des conférences de plusieurs heures, il me demanda en toute humilité et obtint en toute conscience des conseils, des plans, des règles de conduite, jusque sur les plus petits détails de son administration tous les renseignements et toutes les lumières que mon expérience me mettait à même de lui donner. Lorsqu’il se crut suffisamment initié et en état de voler de ses propres ailes, le maire changea tout à coup de manières, affecta de s’isoler de moi, commença la guerre sans la déclarer, et développa rapidement le caractère le plus difficile qu’on put rencontrer dans les affaires. Jamais homme, sous un air presque naturel d’abnégation de soi-même, n’eut autant d’orgueil et ne sut conserver à un plus haut degré, envers les fonctionnaires auxquels il cherchait querelle, toute l’apparence du respect, de l’estime et de l’amitié.
La première fois que le maire vint au théâtre, craignant d’être éclipsé par l’autorité supérieure, il refusa une place que je lui avais offerte dans ma loge et se lit préparer un fauteuil à l’amphithéâtre. Il arriva précédé par ses appariteurs, fut accueilli avec un enthousiasme frénétique, vraiment provençal, par des applaudissements et des vivat qui semblaient insulter aux autres fonctionnaires. Il ne parut plus au théâtre que dans cette pompe. Chaque fois, en entrant et en sortant, il faisait trois salutations au public, comme un souverain qui salue son peuple. Le général Cervoni, qui ne se gênait guère avec personne et qui n’avait rien à démêler avec le maire, lui disait en se moquant de lui : « Il n’y a pas loin du Capitole à la Roche « Tarpéïenne. » En elfet la faveur populaire fut de courte