CHAPITRE XII
proposa, six mois après, de remettre en scène le prêtre Servat. Il ne s’agissait de rien moins que de l’amener à Marseille pour prononcer le discours le jour anniversaire du couronnement de l’Empereur et pour prêcher plus tard le carême. Je m’y opposai ; en vain l’archevêque me garantit que son prédicateur serait sage et que j’en serais content. Je fus inébranlable.
Siméon m’écrivit : « J’ai lu à Portalis ce que vous me mandez « de l’archevêque. 11 a été content que le prêtre d’Arles n'ait « pas prononcé le discours anniversaire du couronnement. « Quoiqu'il y ait moins de danger à ce qu’il prêche le carême à « Marseille où il n’est pas connu, où il n’a excité aucun trouble, « où, sous vos yeux, il se tiendrait dans une plus grande cir- « conspection, Portalis n’approuve pas que l’archevêque le « choisisse de préférence. Au reste, vous savez bien que l’abbé « Fournier, que le ministre de la Police avait traité plus mal « que vous n’avez traité ce prêtre, qu’il avait envoyé à Cha- « renton comme un insensé, puis à Turin, a été fait sous ses yeux « aumônier de l’Empereur et, très peu de temps après, évêque « de Montpellier. » Si l’Empereur avait fait son aumônier et un évêque du prêtre Servat, je n’en aurais rien dit, mais je n’aurais jamais transigé avec l’archevêque au sujet de ce prédicateur.
La Commune de Paris avait été alternativement pour les assemblées nationales une auxiliaire utile ou une rivale dangereuse. Par la Constitution de l’an III, la Convention anéantit cette puissance formidable. Elle établit douze maires dans la capitale, et trois dans chacune des villes de Bordeaux, Marseille et Lyon. Tout à fait étrangers à la politique, ils n’eurent plus dans leurs attributions que l'état civil, la répartition des contributions et quelques objets divisibles de l’administration municipale. Ses branches les plus importantes étaient partagées entre le préfet et le commissaire général de police. Si un maire unique à Paris pouvait porter ombrage à l'Empereur, sa puissance n'avait rien à redouter de cette magistrature dans les trois autres villes. Elles étaient humiliées de cette exception au droit commun et demandaient avec instances qu’on leur rendît le maniement de leurs affaires. La loi du 14 ventôse an XIII rétablit donc leurs maires.
MÉMOIRES DE A. -G- TIIIBAUDEAU
Cette mesure que j’approuvais en principe, et parce qu’elle me débarrassait de nombreux détails d’administration municipale, fut pour moi la source de toutes sortes de désagréments. Je dus proposer des candidats pour la mairie. Simeon me donna son opinion sur quelques-uns de ceux que les Provençaux influents à Paris mettaient au premier rang. Suivant lui, Jourdan serait le plus agréable à la ville. Sa nomination le remettrait dans la ligne d’où il était sorti depuis le 18 fructidor et dans laquelle il n’avait pas voulu rentrer en se faisant nommer au Corps législatif et en prétendant à l'inutile candidature au Sénat. On objectait qu’il n’était pas assez riche, sans parler des préventions contre les fructidorisés qui n’étaient pas tout à fait effacées, surtout contre lui. M. Anthoine était plus riche, mais sa parcimonie rendait sa richesse inutile. M. de Panisse conviendrait en ce sens que ce serait une conquête faite sur les ci-devants; mais accepterait-il? On craignait qu’il n’en fût détourné par d’anciens préjugés, par timidité, par la peur de compromettre son repos. Dans la même classe sociale, M. Fortia de Piles aurait plus de courage et de caractère ; il désirait être choisi.
Je pensai que dans une grande ville de commerce on devait nommer un négociant. C’était aussi l’opinion de l’Empereur; mais il voulait que ce négociant ne fût plus dans les affaires. C’était à peu près le cas de M. Anthoine. Je le présentai donc comme candidat, et en première ligne. Natif d’Embrun, et par conséquent Gavot, ainsi qu’on appelait à Marseille, en terme de mépris, les gens de la montagne., il était venu très jeune dans cette ville. Il y avait fait dans le commerce, comme il se plaisait à le dire, un rude apprentissage. Il avait réussi et avait épousé une des filles de M. Clary, négociant. Avant la Révolution, M. Anthoine avait été chargé d'une mission en Russie, pour ouvrir à la France le commerce de la Mer Noire, sur lequel il publia ensuite un ouvrage. En récompense du service qu'il avait rendu à son pays, il avait été anobli. Il avait une belle fortune, qu’il augmentait tous les jours par son économie. Je lui avais, ainsi qu’à sa famille, témoigné des égards particuliers; il avait paru y attacher quelque prix. Malgré son cachet de