‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 101 sur 325 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

durée. Après quelques mois, ces parades, qui avaient commencé avec tant d’éclat, tombèrent dans le ridicule. Les applaudissements devinrent chaque jour plus rares, puis ils cessèrent tout à fait et le maire ne mit plus les pieds au théâtre.

Lorsqu'il allait de son modeste logis à l’hôtel de ville, il était précédé d’un appariteur en costume portant dans un grand sac vert le portefeuille municipal. C'était un simulacre de la vieille étiquette d'après laquelle les anciens consuls de la ville faisaient porter le chaperon, signe de leur dignité, pour être reconnus en cas de besoin.

Jaloux de ses attributions, soupçonneux, défiant, lourd au travail, voulant tout voir et tout faire, il se noyait dans les détails, il écrivait lettres sur lettres aux autorités, aux conseillers d’État, aux ministres, à l’Empereur, le plus souvent pour des minuties dont il faisait des affaires graves. Repoussé, il ne se tenait pas pour battu ; condamné, il en appelait; débouté en appel, il ne s’en épouvantait pas, il revenait à la charge. Enfin, après avoir épuisé tous les degrés de juridiction et frappé inutilement à toutes les portes, il ne renonçait pas à ses poursuites; il attendait patiemment un changement de circonstances, de personnages, de principes, et il se représentait au combat. Parlant de ses débats avec moi, il disait pour que cela me fût rapporté : « Le préfet a du caractère, plus d’esprit et de * lumières que moi, mais je suis d’un pays où l’on prend les « lièvres en charrette. » Ce proverbe turc le caractérisait parfaitement.

Si la nomination de M. Anthoine à la mairie fut pour moi la source d’une foule de désagréments, elle me procura quelques compensations. Les hostilités, les tracasseries qui n’épargnaient personne me ramenèrent entièrement les fonctionnaires qui, regrettant Charles Delacroix, s’étaient montrés pour moi froids ou équivoques, entre autres Permon et Cervoni. Par le rétablissement de la mairie, le commissaire général de police avait beaucoup perdu en autorité, en considération, en profits. A compter de cette époque, Permon montra plus d’empressement à se mettre bien avec moi ; de mon côté, oubliant le passé, je répondis sincèrement à ses avances.

MÉMOIRES Jl)E A.-C. TtltRAÜDËÀU

Au moment où la guerre avec l’Autriche paraissait inévitable, l'Empereur avait créé un corps de vélites à cheval de huit cents hommes pris parmi les conscrits des trois dernières conscriptions qui s’offriraient volontairement, ou désignés par les préfets, et qui auraient trois cents francs de rente. Avant d’en venir à des désignations, je fis un appel ; il ne produisit presque rien et je fus obligé de désigner.

« Je ne m’étonne point, m’écrivit Simeon, de l’immobilité « des Marseillais sur les appels. Il n’y a pas plus d’esprit public « à Marseille qu’à Aix; peut-être y en a-t-il encore moins. Il y « a dans tous ces pays-là beaucoup du caractère apathique des « Italiens, une vivacité du moment, incapable d’une résolution « forte et constante. A Aix, il y a quatre ou cinq cents jeunes « gens qui ont bien fait la guerre dans l’émigration et qui « seraient de bons gardes d’honneur; mais la plupart seraient « hors d’état de s’équiper. D’ailleurs, ils se battirent parce « qu’ils n’avaient pas d’autres moyens d’existence. A présent, « ils se trouvent heureux de végéter 'dans leurs foyers. Mais « si quelque attaque sur la Provence y donnait lieu à l’arme- « ment des gardes nationales, vous auriez là de braves gens « qui se battraient aussi bien pour leurs foyers qu’ils se sont « battus pour avoir de quoi vivre. »

Siméon laissait percer ici son extrême indulgence pour les émigrés. Ce n’était pas pour trouver à manger qu’ils étaient allés à Coblentz. Il leur supposait encore de beaux sentiments dont je ne fis jamais l’expérience.

La campagne était ouverte. Mme Devaines m’écrivait : « Nous « sommes sur des épines dans l’attente de la grande bataille. « Les succès inconcevables que nous avons nous donnent la « certitude de la victoire. Mais ne peut-il rien arriver à l’Em- « pereur ? Voilà le supplice de tous les instants; d’autant que « nous savons positivement par des détails particuliers qu’il ne « se ménage pas, qu’il est toujours le point de mire avec sa « redingote grise, et que, comme disent les soldats, c’est un « vrai diable. Jamais, non jamais on n’a vu une tête aussi « extraordinaire que celle de cet homme-là I L’histoire ne nous « offre pas son second. Les connaisseurs dans l’art militaire

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