CHAPITRE XIII
des fonctions importantes dans des mains vacillantes et minutieuses, sans avoir réfléchi qu'un caractère incertain échappe souvent à l’autorité d’un esprit supérieur, par la facilité même avec laquelle il se laisse influencer.
La dépense en question fut enfin allouée au budget. Le ministre de l’Intérieur m’écrivit qu’il ne restait aucune opinion défavorable au directeur des travaux publics de la ville, M. Penchaud. Quant au receveur communal, on ne put obtenir sa réintégration; il fut remplacé. L’issue de cette affaire fut très désagréable au maire et lui lit grand tort dans le public. C’était sur moi qu’il avait voulu frapper, et le coup porta sur un autre qui était très innocent.
Avant la Révolution, la fureur des jeux était extrême en Provence et surtout à Marseille. Dans les plus beaux jours de cette ville, les jeux étaient tenus par des femmes de la société ou qui y étaient reçues et chez qui l’on se réunissait. La Révolution désorganisa les jeux. Ils furent prohibés par une loi de 1794; mais il s’établit ensuite des tripots moins relevés et clandestins. A Paris, la police s’empara de cette industrie, s’en attribua le monopole et l’afferma. A leur établissement sous le Consulat, les commissaires généraux de police imitèrent l’exemple de la capitale. Marseille eut sa ferme des jeux sous Lecointe-Puyraveau qui en tira beaucoup d’argent. Elle fut maintenue par Pennon, son successeur.
Satisfait de l’honnête contingent que lui fournissaient, ainsi qu’au préfet de police, les jeux de Paris, le ministre de la Police avait laissé ceux des départements à ses commissaires généraux. Ils exploitaient cette mine à leur profit; ils étaient censés appliquer la plus grande partie de son produit aux frais de la police secrète et en rendaient compte directement au ministre. Je n’ai jamais su ce que Permon retirait des jeux, on disait 240000 francs par an. 11 en donnait environ 100000 : au préfet, 48 000; au général commandant la division, 24 000; au commandant de la place, 0 000, et le reste à des personnes que lui recommandaient de hauts protecteurs. Cet état de choses ne dura pas deux ans sous mon administration. Le ministre se ravisa, passa un bail général des jeux dans les départements et
MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU
chargea le fermier de payer au préfet et au commissaire général de police une assez mince rétribution pour frais de police. Ce régime dura très peu (1). Depuis longtemps, l’Empereur demandait au Conseil d’Etat une loi pour supprimer les jeux, mais il voulait une exception pour Paris; on lui objectait qu’elle déshonorerait la loi. Les villes de Bordeaux, Lyon et Marseille ayant recouvré leur mairie unique, les maires, par sentiment moral et un peu aussi parce qu’ils ne participaient pas au produit des jeux, en réclamèrent vivement la suppression. Elle fut prononcée par décret du 24 juin 1806, excepté à Paris et dans les lieux d’eaux minérales. On reconnut alors le vide des arguments en faveur des jeux, à savoir que c’était un mal nécessaire, un bon moyen de police. A Marseille, la fureur du jeu diminua subitement et la police ne se fit pas moins bien.
L’Empereur avait dit à ma femme qu’il augmenterait mon traitement pour remplacer la remise qui m'était faite sur les jeux. Par une mesure commune aux préfets de Lyon, Bordeaux
(1) L’Empereur écrivait au ministre de la Police, Fouché, le 14 janvier 1805 :
« Je ne veux absolument aucune espèce de désordre. L’argent des jeux « n’est réellement qu’un impôt indirect et dangereux sur les citoyens. « Mon intention est que vous me fassiez un rapport sur tout ce qui concerne « les jeux dans les départements. Il faut que les commissaires de police « ne reçoivent d’autre traitement quelconque que leurs appointements, et « je ne puis approuver que les préfets, généraux ou commandants déplacé « reçoivent aucune rétribution quelconque sur les produits des jeux. Mon - intention est également qu’il n’en soit souffert aucun dans les petits « endroits. La Compagnie Perrin en a établi de cette sorte, et à l’époque « actuelle, ce qui ne s’était jamais vu, des agents obligent, avec des invi- « tâtions écrites, les autorités locales à permettre l’établissement de ces « jeux. Vous me ferez un rapport sur les villes où le malheur veut qu’on « soit obligé d’en maintenir; mais je me propose d’en appliquer le produit « aux hôpitaux ou aux objets nécessaires aux localités. Il y a encore à « réformer, même sur les articles que j’ai arrêtés. Il n’existe aucune raison « pour que les agents de police jouissent en même temps de deux traite- « monts : dans le ministère de la police, comme dans les autres, l’honneur « doit être le seul guide, ainsi que le désir de servir l’Etat; l’argent n’est .< qu’un accessoire de peu de considération près des autres motifs.
« 11 suffira de s’en tenir, cette année, à mon budget; mais, dans un an, « vous en présenterez un où l’ordre se montrera réuni à la plus sévère « économie.
« Je désire que vous me fassiez un rapport sur les produits que la Com- « pagnie Perrin lire des jeux dans les départements, en les détaillant ville « par ville et en y insérant l’emploi des fonds. — Napoléon. » ( Correspondance de Napoléon /er, t. X, p. 140.)