CHAPITRE XIII
et Marseille, il leur fut alloué 50 000 francs de traitement et autant pour frais de bureau.
Depuis la conduite hostile de Ganteaume envers moi, il semblait que nous ne devions plus nous rencontrer que pour nous couper la g orge. Le bruit se répandit qu’il était dans un triste état de santé. J’en écrivis à Siméon. Il me répondit : « J’ai ouï « dire comme vous que Ganteaume est malade et meme mor- « tellement. C’est une menace d’hydropisie de poitrine déjà « décidée. On m’a nommé celui qui le remplaçait dans le com- « mandement de l’escadre à Brest. Je ne me souviens pas du « nom. Je ne vous dirai pas s’il ira mourir à Aubagne ou ici. » Il vint à Aubagne et ne mourut pas. 11 avait exigé que je logeasse chez lui, présent ou absent, si des affaires m’obligeaient à coucher dans cette commune. Je n’avais plus mis le pied dans la maison depuis notre rupture.
Les opérations de la conscription m’appelant à Aubagne, j’écrivis au maire de me faire préparer un logement. C’était un ami de l’amiral, il me répondit que celui-ci serait très fâché que je ne logeasse pas chez lui, que ce serait lui faire injure, et d’un mauvais effet sur les administrés. J'insistai. Le maire vint me trouver, me dit que l’amiral serait venu lui-mème sans son état de souffrance, et qu’il regrettait infiniment de m’avoir fait de la peine. Je crus à la sincérité de ce repentir, je cédai, j’allai descendre chez l’amiral. 11 vint au-devant de moi, il m’embrassa et me dit : « Je vous prie d’oublier tout ce qui s’est passé. » Je lui répondis : « Je l’ai oublié il y a déjà longtemps, puisque je « suis chez vous. » Il n’en fut plus question. La réconciliation parut sincère et le fut sans contredit de mon côté.
L’administration se trouva désorganisée à Aix. Il fallut pourvoir à la mairie et à la sous-préfecture. Toute la noblesse se mit en mouvement. Depuis longtemps, Siméon était d’avis de donner ces places à des nobles riches. C’était aussi celui du ministre Champagny. L’Empereur ne demandait pas mieux. Au point où en était arrivé le gouvernement et en tenant compte de l’esprit de cette ville, je sentais que ce parti était le plus convenable. Sur ma présentation, M. d’Arbaud de Jouques fut nommé sous-préfet et M. de Fortis, maire.
M. de Fortis n’était pas riche. Ancien magistrat, beau-frère de l’ex-constituant d’André, père de famille, il regardait la mairie comme un échelon honorable pour s’élever à un emploi lucratif; il était honnête et laborieux.
M. de Jouques était l’aîné de trois fds d’un ex-marquis, président au parlement d’Aix, exécuté révolutionnairement. Ils avaient émigré; les deux cadets, militaires, avaient servi comme officiers supérieurs dans l’armée de Coudé. Les trois frères vivaient ensemble dans l’union la plus exemplaire. L’aîné seul était marié, riche de trente à quarante mille francs de rente. U avait de la capacité, un grand zèle, de l’ambition, et professait hautement son admiration pour le gouvernement impérial et son dévouement à l’Fmpereur. Malgré une attitude raide et un peu fière par laquelle il relevait sa petite taille, il ne partageait pas l’orgueil de sa caste. Ainsi, il m’avait écrit pour me recommander son parent d’Arbaud, entrepreneur de travaux publics, que des préjuges avaient empêché sa famille de reconnaître . A compter de sa nomination, M. de Jouques et moi nous fûmes constamment dans les meilleurs rapports; les tiraillements cessèrent dans l’administration, les affaires marchèrent avec ordre et rapidité. 11 avait une belle et bonne maison, il voulut que j’y logeasse lorsque j’allais à Aix. Mme de Jouques en faisait à merveille les honneurs. Ils me comblaient de politesses. La sous-préfecture eut de la représentation; c’était une préfecture au petit pied.
Siméon m’écrivait : « On est enchanté à Aix des nouvelles « nominations. Elles ont produit le meilleur effet sur l’esprit « des personnes qu’il importe de rattacher au gouvernement.
« M. de Galiffet m’en a écrit d’une manière qui m’a fait le plus « grand plaisir. Je n’avais jamais douté de ses sentiments de « soumission et de respect; mais à présent, il en est même « à accepter des places dont je croyais que ses affaires et ses « anciennes idées l’auraient éloigné. Il n’aurait pas refusé la « mairie. »
M. de Galiffet m’avait été recommandé par Portalis et Siméon comme leur ami et un bon citoyen. Je le proposai pour le conseil général du département; il était un des plus zélés de