‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 110 sur 325 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

ses membres. Je le nommai maire de sa petite commune du Tholonet; il en remplit les devoirs avec l’exactitude la plus scrupuleuse.

Le jour de la fête patronale du Tholonet, toute la population d’Aix et des communes environnantes y afflue. C’est un des plus beaux trains du pays. M. de Galiffet avait ce jour-là chez lui nombreuse société, ce n’était plus qu’une faible image de son ancienne splendeur; mais sa conduite n’en était que plus méritoire. Il fallait le voir, déjà plus que sexagénaire, boiteux, avec ses cheveux blancs crêpés et poudrés, son costume de maire, l'épée et l’écharpe tricolore, faire alternativement pendant toute la journée, comme un ancien seigneur, les honneurs de son salon, et comme maire la police de la fête; haletant, tout en sueur, se multiplier, se transporter sur tous les points, rappeler aux uns des consignes violées, encourager les jeux des autres, donner des ordres à son adjoint, à la gendarmerie, au valet de la commune, les exécutant lui-même et voulant pourvoir à tout, pour que tout fût dans l’ordre, que chacun fût content, et qu’on pût faire le lendemain l’éloge de la fête.

On racontait ainsi l’origine de sa fortune : son père, pauvre conseiller au parlement d’Aix, était allé à Paris député de son corps. On l’annonça un jour chez le garde des Sceaux qui l’avait invité à dîner. Un des convives, frappé de ce nom, s’approcha du conseiller et fit sa connaissance. C’était un M. de Galiffet, riche colon, propriétaire à Saint-Domingue de la belle habitation qui portait son nom, créateur d’une grande fortune et qui avait justifié ces paroles honorables passées en proverbe : « Heureux comme nègres à Galiffet. » Il n’avait ni parents, ni héritiers connus. Il fut séduit par la noblesse du magistrat; celui-ci le fut plus encore par la fortune du colon. Us s’embrassèrent comme cousins. Le hasard, la vanité et l’intérêt firent un pacte de parenté entre deux hommes qui ne s’étaient jamais vus et qui n’avaient jamais entendu parler Tun de l’autre. En mourant, le colon laissa son immense fortune au conseiller qui la transmit à son fils. Elle se composait, notamment, de l’habitation de Saint-Domingue et de ce bel hôtel à

Paris, rue du Bac, qu’a longtemps occupé le ministère des Relations extérieures (1).

Le comte de Galiiïet ne suivit pas la carrière de son père; il prit celle des armes et y acquit paisiblement le grade de maréchal de camp. Propriétaire de plusieurs cent mille livres de rente, il augmenta sa fortune par un mariage et des acquisitions et devint un des plus riches particuliers de France. 11 avait tout ce qu'il fallait, sinon pour jouer un rôle dans les affaires publiques, du moins pour briller comme tant d'autres à la cour, mais il resta dans sa province où il tenait un grand état. Il aimait le plaisir, la société, la représentation. Chez lui se succédaient les bals, les concerts, les jeux, les spectacles; il était lui-même ordonnateur et acteur de tous ces divertissements. D'une galanterie et d’une politesse extrêmes, il faisait à merveille les honneurs de sa maison. Peut-être pouvait-on lui reprocher trop de solennité dans le plaisir, trop de gravité dans la joie.

Personne au monde ne semblait plus heureux, personne n'avait plus de moyens de l’ètre. La Révolution éclata et renversa tout cet échafaudage de bonheur. Il émigra et perdit à la fois son habitation à Saint-Domingue et ses propriétés en France. Il supporta l’infortune avec dignité. Réduit, en pays étranger, à quelques faibles débris de sa grande opulence, il en fit le plus noble usage. Loin de maudire sa patrie, il resta toujours Français. Loin d'afficher un purisme intolérant, il accueillit avec bienveillance ceux de ses compatriotes plébéiens que, plus tard, les orages de la Révolution forcèrent, eux aussi, à chercher leur salut sur une terre étrangère. 11 resta fidèle à l’amitié sans être infidèle à ses opinions. Il ne fut pas des derniers à rentrer en France. Sa maison d’Aix avait été démolie, ses terres vendues; son habitation de Saint-Domingue, incendiée, dépeuplée d’esclaves, était perdue sans ressource. 11 ne retrouva que quelques restes de propriétés et de nombreux créanciers. Il ne perdit point courage; au lieu de se répandre en stériles regrets, il travailla avec une rare activité à tirer de ce qui lui restait le meilleur parti possible. Un de ses parents avait acheté son petit

(1) Ilôtel occupé actuellement par l'ambassade d’Italie, rueduBac, n°90, et rue de Grenelle, n° 73.

Page 1