‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 111 sur 325 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Tholonet et le lui avait conservé. L’État lui rendit une pêcherie aux Martigues, des droits d’arrosage du canal de Crapone et l’étang de la Valdue, qui n’avaient pas été vendus. Aussi disait-il en riant : « Je ne suis pas riche en terre, mais en eau « je suis encore un grand seigneur. » En effet, sa pêcherie lui rapportait 25 000 francs de revenu. Les eaux de la Valdue étaient très salées. Lorsqu’au commencement de la Révolution la fabrication du sel devint libre, les propriétaires riverains de cet étang avaient établi des salines. A son retour, M. de Galiffet leur contesta la faculté de se servir gratuitement de son eau et les amena, en vertu de son di’oit de propriété, à lui payer des redevances considérables. Ainsi, un étang qui était absolument improductif devint pour lui la source d'un revenu important; il trouva le moyen d’apaiser ses créanciers et de se recomposer une fortune de quarante à cinquante mille francs de rente qu'il partageait avec eux.

J’offris à M. Servan une place dans le conseil général du département. Il me répondit : « Mon premier empressement est « de vous remercier de l’offre honorable que vous avez la « bonté de me faire. Je vous avouerai que mon vieil amour- « propre s’est encore senti chatouillé d’être jugé par vous « digne d’une fonction importante. Vous savez, monsieur, que « l’amour-propre est rarement ingrat, et le mien vous conser- « vera sa reconnaissance; mais s’il n’est pas ingrat, il n'est pas

* toujours prudent et de bon conseil, surtout à mon âge où « l’amour-propre reste le même tandis que les facultés décli- « nent. Aussi, monsieur, la raison me défend-elle d'accepter des « fonctions incompatibles avec mes forces et mes habitudes.

« Par précaution et de peur d’être oublié, je me suis enterré « d’avance et je ne m’en repens pas. Me voilà, Dieu merci, tout « niché, tout arrangé dans mon tombeau; il ne m’est pas plus « permis d’en sortir qu’aux autres morts de leur cimetière; et

* si je m’en avisais, je crois en vérité que notre bon curé me « ferait courir après, comme un déserteur. D’ailleurs, n’y « aurait-il pas dans cette conduite une inconséquence qui méri- « terait la censure du gouvernement? Je suis honoré des fonc- « tions de la législature, je m’excuse de ne pas les remplir, et

MÉMOIRES DE A. -G. TIIIBAUDEAU

« l’on me verrait en accepter d'autres! Non, monsieur, dans ce « monde sublunaire où toutes les places sont si recherchées, je « n’en ai plus qu'une à prétendre, et. très heureusement pour « moi, c’est la plus facile à obtenir, comme la plus sûre à « posséder. Cette place est l’entier oubli des hommes. Mais en « demandant un poste que j’ai déjà, j'ose, monsieur, vous « demander une exception formelle; je serais bien fâché d’être « oublié de vous, parce qu’il est impossible que vous le soyez « de moi. C’est du fond du cœur que je vous dis quelaconnais- « sance, quoique bien fugitive, que j’ai eu l’honneur de faire « avec vous, a parfaitement confirmé les sentiments que j’avais « conçus sur votre seule réputation. Ainsi, monsieur, je vous « déclare que je ne veux point être mort pour vous; et je vous « demande comme un bienfait de me donner quelquefois signe « de vie, lorsque dans les environs de mon tombeau vous aurez « besoin de savoir la véritable vérité sur ce qui s’y passe. Je « vous la dirai avec l’ancienne passion que je conserve pour le « bien public, et les échos de mon voisinage n’en sauront « rien.

« Vous voyez, monsieur, que je tiens encore à deux choses : « le bien public et vous, et ces deux choses sont si bien liées « dans ce département que je ne puis les séparer. Vous pouvez « juger par là combien je regrette de ne pouvoir exercer des « fonctions où j’aurais réuni l’espérance d’être utile au plaisir « de vous revoir et de vous assurer, à tout le moins une fois l'an , « des sentiments, etc. »

Je parvins cependant à faire accepter quelque chose à M. Servan; il est vrai que cela était étranger à l’administration et à la politique et ne l’engageait à rien. Je lui adressai un diplôme de membre de l’Académie de Marseille, qui était en même temps société d’agriculture. J’avais cru que ces mots de sa lettre : « la véritable vérité », faisaient allusion à quelques circonstances dont il désirait m’instruire; je l’y invitai donc. Il me répondit : « J'accepte avec une sensible reconnaissance le « dernier présent que vous avez encore la bonté de me faire; « je ne le dois qu’à vous et cela seul suffirait pour me le rendre « précieux. Mais, indépendamment de cette circonstance, l’asso-

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