‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 112 sur 325 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

« dation à une académie d’agriculture convient parfaitement à « mes occupations actuelles, à mes habitudes, à la passion « enfin que je me suis choisie pour me ranimer sur la fin de « ma vie, et n’être pas tout à fait mort avant de mourir. Dans un « accès de vanité, je me suis flatté de pouvoir peut-être justifier « votre choix auprès de l’Académie de Marseille en lui commu- « niquant quelques observations agronomiques. Car, enfin, je « puis me vanter d’être probablement le plus ancien agricul- « teur en grand de votre département; et je ne sais en vérité si « je ne suis pas le plus habile, puisque je suis sans contredit « celui qui, dans ce genre, a fait le plus de fautes. Vous savez « que, dans tous les arts, celui qui s’est le plus trompé est « presque toujours celui qui a le plus et le mieux appris.

« J’ai payé mes sottises fort cher et comptant; personne, « Dieu merci, n’a de reproches à m’en faire; mais pour l’argent « que j’ai mis à mes leçons d’agriculture, j’ai acquis dans ce « premier des arts une expérience que je rendrais très utile si « je vivais seulement encore quatre-vingt-dix ou cent ans. En « attendant cette époque où nos connaissances seraient devenues « certaines, j’en ai quelques-unes que je crois très probables. « Entre nous, Monsieur, je travaille tant que je puis à la pierre « philosophale de l’agriculture en Provence. Ce grand œuvre « est la suppression des jachères et la culture des végétaux qui « peuvent alterner avec celle du blé. J’ai trouvé dans cette « contrée deux ennemis un peu plus forts que moi et contre « lesquels je ne cesse point de lutter. Ces deux ennemis, ne « vous déplaise, ne sont rien moins que le soleil, d’un côté, et « le vent du nord, de l’autre. Le premier empêche l’eau de « tomber, et le second la dissipe quand par hasard elle tombe; « de sorte que, dans notre beau département, l’agriculture est « frappée de deux maladies mortelles : l'hydropisie en hiver et « l’éthisie dans la canicule.

« Je ne vous raconte tout cela que pour vous donner une « idée de mon courage et de mes efforts dans mes combats « contre ces deux grands pouvoirs constitués de la ci-devant « Provence, le soleil et le mistral. J’ignore si j’en sortirai à « mon honneur et avec profit, mais du moins je mourrai à la

« peine, et je pourrai toujours raconter mes plans de guerre à « l'Académie de Marseille.

« Au reste, Monsieur, si vous me vouliez quelque mal, vous « pourriez avec vérité me dénoncer au gouvernement comme « un conjuré, ligué avec un des ennemis de la France, l’Anglais « Arthur Young, pour détruire le gouvernement des jachères. « Mais si vous ne me dénoncez pas et que vous n’en disiez « rien, je suis assez entêté de ma besogne pour désirer que la « révolution des jachères soit une époque de votre préfecture.

« Vous m’interpellez, Monsieur, sur « la véritable vérité »

« Hélas! Je l’ai cherchée, je l’ai appelée toute ma vie et jamais « je n’ai pu la faire sortir pour moi du fond de son puits, ni à « Grenoble, ni à Saint-Remy. Je doute même que les curieux « soient plus heureux à Londres et à Paris. Tout ce que je puis « dire, c’est qu’au fond de ma solitude j’entends parfois quel- «■ ques plaintes; mais je sais que l’homme est un animal plaintif . « et je n’ai garde de rien croire avant d’avoir bien examiné. Ce « que j’ai pris la liberté de vous écrire et ce que je vous offre « encore, c’est une recherche exacte et un jugement parfaite- « ment impartial sur tous les objets à ma portée, sur lesquels « vous n’auriez reçu d’ailleurs que des instructions équivoques. « Du reste, il me semble que, tout bien pesé, nous avons ici « cet à peu près du bien dont la prudence humaine doit se con- « tenter, crainte du pis. Vous voyez qu’en vous parlant de la « vérité, j’ai imité tous les charlatans qui la promettent sans la « posséder, ni même la connaître. Il est pourtant une vérité « que je puis vous assurer du fond du cœur, parce qu’elle y est « et que je la sens : ce sont les sentiments de dévouement, de « reconnaissance et de considération respectueuse avec les- « quels, etc... »

M. Servan passait pour athée; sa femme était dévote; il faisait un très bon accueil aux prêtres. Il mourut en philosophe, le 4 novembre 1807, âgé de soixante-dix ans.

Dans toute la France, on s’occupait sérieusement de l’amélioration des bêtes à laine. Le gouvernement donnait une forte impulsion. Excepté quelques essais faits en petit, on n’y songeait pas dans les Bouches-du-Rhône. On y comptait environ

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