CHAPITRE XIII
trois cent cinquante mille tètes, dont la plus grande partie dans le territoire d’Arles et le troisième arrondissement. Avec un meilleur système de culture, on aurait pu en entretenir le double. A raison des grandes chaleurs et de la rareté des pâturages pendant l’été, on fait transhumer les troupeaux. Après la tonte, vers le 15 avril, ils partent pour les montagnes des Alpes en plusieurs caravanes d’environ vingt mille têtes, appelées campagnes. Une campagne est divisée en scabots de quinze cents à deux mille, ayant à leur tête des chèvres avec de grosses sonnettes au cou, d’énormes chiens armés de colliers à pointes de fer pour les défendre, et conduits par un berger pour quatre cents bêtes. La campagne est devancée, accompagnée et suivie par des Bayles ou chefs-bergers. Les uns pourvoient aux campements et aux subsistances. Les autres se tiennent réunis sous le nom de Robe, conduisent les bagages sur des ânes et donnent les ordres de marche. D’autres, enfin, règlent et acquittent les dommages. A chaque station de nuit, les Bayles se réunissent à la Robe pour faire leurs rapports et se concerter sur la suite du voyage. Les bergers, avec leurs chiens, se relèvent pour faire la ronde autour des scabols. Un ordre admirable règne dans toute cette transhumation. Elle se fait par des chemins ou cirages , et des emplacements incultes ou relaigs, établis pour les stations.
Lorsque les troupeaux sont arrivés à leur destination et reposés, on y introduit les béliers, qu’on a empêchés de travailler à la monte pendant la route.
Au retour de l’estivage (ainsi s’appelle la saison passée dans les montagnes), les Bayles établissent les comptes des propriétaires de troupeaux, leurs dépenses, leurs pertes. C’est pour ainsi dire une affaire de confiance. En général, les Bayles la méritent. Les dépenses, la perte de l’engrais, la non-surveillance du troupeau par le propriétaire sont les inconvénients de la transhumation. Ses avantages sont de ménager pour l’hiver les ressources en fourrages, d’entretenir la santé des bêtes, de leur donner de la vigueur, d’améliorer la qualité de la laine. D’ailleurs, la transhumation est nécessaire. Néanmoins, toutes les bêtes à laine ne transhument pas; un cinquième environ reste sédentaire.
En 1807, une vente de béliers mérinos fut annoncée longtemps d’avance. J’engageai les principaux propriétaires de troupeaux à en acheter. Je ne les trouvai pas bien disposés. Us disaient que le climat et les pâturages ne convenaient pas aux mérinos; qu’ils ne supporteraient pas les fatigues de la transhumation (comme s’ils ne transhumaient pas en Espagne!); qu’ils tenteraient beaucoup plus la cupidité des bergers; que le prix de la laine ne serait pas en proportion des frais d’achat, d’entretien, etc. Les fermiers, les cultivateurs étaient extrêmement prévenus contre ces hôtes fines, qu’ils appelaient par dérision merlinos , et croyaient presque que l’autorité leur tendait un piège.
On me fit craindre qu’il ne se présentât personne à la vente. Afin de donner l’exemple, je commissionnai l’achat de quatre ou cinq béliers pour mon compte. On parvint avec peine à vendre tant bien que mal quelques dizaines de bêtes. Le plus grand nombre des propriétaires persista dans sa routine.
Acquéreur de cinq béliers, je fis acheter cent cinquante brebis communes, et je me trouvai à la tête d’un petit troupeau. J’en informai Mme Devaines; elle m’écrivit : « Avec vos « moutons, vous avez fait une excellente spéculation comme « particulier et comme administrateur. Il me semble que ce « genre de placement d’argent est un des plus utiles pour la « France. » Ce n’était pas le cas pour moi. Sans propriété pour y tenir mon troupeau, n’ayant pas le temps de m’en occuper, obligé de le confier à des mercenaires, je fus fort heureux au bout de deux ans de le revendre et de n’avoir perdu que 2 400 francs pour donner à mes administrés un exemple qu’ils ne s’empressèrent guère de suivre.
Ce ne fut pas tout. On me dénonça à l’Empereur comme ayant fait une grande spéculation. Je ne sais quelle conséquence on en voulait tirer, car rien n’était plus légitime. Un jour, me trouvant en congé à Paris, le duc de Bassano me demanda : « Comment vont vos troupeaux à Arles ? » — « Quels troupeaux? La bergerie impériale? — « Non; les trouci peaux qui vous appartiennent. » — « Je ne possède pas un « mouton. » — « Comment! sérieusement! » — • « Très sérieu-