‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 119 sur 325 · CHAPITRE XI V · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI V

Mme Devaines professait toujours pour lui une admiration exaltée.

En l’an X, au Conseil d’État, j’avais entendu le Premier Consul dire que vendre les permis de port d’armes, ce serait avilir la nation; qu’il ne fallait vendre que les permis de chasse. Dans l’exécution, on n’avait tenu aucun compte de cette distinction. Cependant, d’après sa note dictée, l’Empereur paraissait ignorer complètement ce qui se pratiquait à cet égard, et croire que les préfets agissaient de leur autorité et commettaient des exactions. Tout cela avait été réglé par le ministre de la Police; ils n’agissaient que par son autorisation et lui rendaient compte. Les permis de port d’armes n’étaient demandés en général que pour la chasse; les préfets les délivraient d’après leur connaissance personnelle des individus ou sur le vu des certificats de moralité donnés par les maires. La rétribution, fixée d’abord à dix francs, fut portée à quinze en 1810. Les préfets avaient une caisse spéciale tenue par un employé de la préfecture, moyennant une petite remise. Le ministre de la Police ordonnançait des dépenses sur cette caisse. A la fin de l'année, il était rendu compte au ministre du montant de la recette justifiée par un état nominatif, en pièces de dépense ou en argent. En 1811, cette comptabilité fut transférée aux receveurs généraux. Dans mon département, le nombre des permis de port d’armes délivrés chaque année était d’environ cinq cents. Il n’y avait pas le quart des chasseurs qui en prissent.

D’après une décision de l’Empereur, les membres de la Légion d’honneur jouissaient gratuitement du droit de port d’armes.

J’entrai dans quelques explications avec Siméon sur la pièce dictée par l’Empereur. 11 me répondit : « Vos observations « sont très justes ; mais vous savez que l’auteur s’abandonne « souvent à sa brillante imagination ; il jette toutes les idées « qui lui viennent, sauf à les mûrir. »

Saturé de ma préfecture, je cherchais une porte pour en sortir, mais une porte honorable et utile. Je rêvai le Sénat et la présidence du collège électoral de mon département (la

Vienne) pour me faire nommer candidat. J’en écrivis à Simeon; il me répondit : « Il me semble que votre département ne doit « s’assembler qu’en l’an XVI, et nous sommes en l’an XV. Ce « n’est donc que dans un an. Vous aurez le temps de solliciter « la présidence que vous désirez. Je m’étonne de ce désir qui « vous expose à une dépense de 10 000 à 12 000 francs et qui « ne vous conduira à rien, si j'en juge par ce qui s’est passé « cette année à l’égard de Jaubert, notre collègue, qui est allé « présider son département. Il est parti avec l’ordre de tenir « table, et il lui en a coûté, frais de voyage compris,

« 12 000 francs. On l’a prévenu en même temps que Sa « Majesté ne verrait pas avec plaisir qu’il fût présenté au Sénat,

« parce qu’elle veut y appeler de son propre mouvement les « conseillers d’État, à moins qu’ils soient âgés, ou qu’ils soient « présentés par des collèges qu’ils n’influencent pas par leur « présidence. Vous irez donc dépenser beaucoup d’argent sans « utilité. Vous recevrez le même ordre que Jaubert et vous ne « vous laisserez pas nommer candidat, ou bien si l’on vous « nomme, l’Empereur ne fera aucun cas de cette nomination « parce qu’il la regardera comme suggérée ; d’ailleurs, il vous « jugerait trop jeune. Moi qui ai cinquante-six ans et qui ne « suis pas par conséquent dans le même cas que vous, je ne solli- « citerai pas la présidence des Bouches-du-Rhône, dans la « crainte qu’elle ne me fût qu’onéreuse. Si on me la donne « sans que je la demande, je 1’accepterai parce qu’il ne faut « rien refuser de ce que l’Empereur donne; mais je l’accep- « ferai comme une charge dont le profit est beaucoup trop « incertain. »

J’avais entretenu Mme Devaines de mon dégoût pour certains hommes et certaines choses; elle me donna de bons conseils; je lui en témoignai me reconnaissance et elle m’écrivit : « Je vous remercie d’avoir été si docile. Prenez donc les « hommes tels qu’ils sont. Ce sont en général de grandes « canailles, mais ils sont ainsi. Votre sévérité, votre probité, » votre droiture ne les feront pas changer. 11 n’y a rien à « gagner à vouloir les réformer, encore moins à prétendre « s’en passer. J’aurai bien de la peine à faire de vous un cour-

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