‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 12 sur 325 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

ÎS

Ce vaste et beau palais, qui avait déjà subi plusieurs métamorphoses, était, de la cave au grenier, occupé par le personnel et le matériel des divers établissements qu’on y avait entassés. 11 y restait à peine un logement pour le préfet. Cette communauté était gênante et peu digne. A force de prières et de menaces, je parvins à faire évacuer le palais. Les appartements de représentation étaient de la plus grande dimension; je fis disposer et meubler quelques pièces d’une manière décente. La chambre à coucher de l’archevêque devint un salon très convenable. Le gouvernement ne donnait que 2 400 francs de frais d’établissement; avec la plus grande modestie, le mien me coûta quatre fois plus.

Dans des servitudes du palais on avait établi les tribunaux et les prisons. C’était déjà un voisinage assez incommode. La porte d’entrée et la cour de la préfecture étaient communs à ces établissements ; je trouvai cette communauté gênante. Je proposai de faire ouvrir aux tribunaux une entrée dans une rue voisine. La magistrature répondit qu’elle n’y pouvait consentir, mais qu’elle ne s’y opposait pas. Lorsque les ouvriers se présentèrent, la clé de la porte des tribunaux ne se trouva pas; un juge, Partarieu, l’avait emportée. Par mon ordre les ouvriers passèrent outre. Ce fut un événement, une grande rumeur; tout Bordeaux vint à la fde applaudir à ce coup de force. Il occupa les ministres, les Consuls; mais en trois ou quatre jours le changement fut consommé; il n’y avait plus à y revenir. Partarieu, jacobin, déplorait le 18 brumaire. 11 ne voulut point entrer par la nouvelle porte des tribunaux, qu’il appelait la Porte royale. 11 se glissait dans le prétoire par le guichet de la prison. 11 avait chez lui une presse; ses publications portaient: Imprimé par moi, pour moi, chez moi.

Le Premier Consul voulait que les préfets eussent une maison montée et de la représentation, qu’ils donnassent des repas, des bals, des fêtes, pour procurer du la considération à l'autorité, de la dignité au gouvernement et lui rallier les partis. La plupart des nouveaux fonctionnaires n’avaient pas assez de fortune. Avec un traitement de 24 000 francs, le préfet de la Gironde n’avait pas de quoi faire grande figure à Bordeaux. A l’imitation

de Paris, la police avait une ressource lucrative, l’administration des jeux. Le commissaire général eut la galanterie de me faire participer à leur produit et m’aida ainsi à soutenir ma dépense. Je restais bien au-dessous de riches négociants, avec lesquels je n’avais d’ailleurs aucune envie de lutter.

Cette nouvelle existence formait un grand contraste avec les habitudes de toute ma vie et une grande innovation pour le public; depuis longtemps les autorités n’avaient aucune représentation. C’était un passage subit des formes simples et modestes de la République aux manières monarchiques. Les préfets rappelaient les intendants; le nom seul était changé. Je n’avais jamais fait ma cour à personne; je n’avais reçu que des prévenances ou des sollicitations passagères en ma qualité de représentant du peuple. Maintenant, j’avais à recevoir une sorte de cour et quelque protection à dispenser. L’homme le plus sauvage se laisse apprivoiser par ces séductions. Le philosophe le plus habitué à pénétrer dans les replis du cœur humain a bien de la peine à ne pas attribuer à sa personne les hommages qu’on ne rend qu’à sa situation. Sans être enivré des honneurs, je m’y accoutumais.

L’administration était pour moi une chose toute nouvelle. J’en avais une idée générale, mais j’ignorais la pratique. Cela ne s’apprend pas dans les livres. Je savais faire une loi, j’en avais fait comme beaucoup de mes collègues. Embrassant les intérêts généraux de son pays et jusqu’à ceux de l’humanité, le législateur ne voit les hommes que de haut, de loin et en masse. L’administrateur est obligé de les voir individuellement, de près, face à face. Le législateur pose la règle, l’administrateur l’applique aux cas particuliers. 11 lui faut plus d’instruction positive, d’esprit de conduite et de savoir-faire qu’à un député. Loin de rougir de mon inexpérience, je descendis dans les détails de l’administration pour Caire mon apprentissage.

Je ne trouvai pas plus que les autres préfets une machine toute organisée, dont il n’y eût qu’à suivre le mouvement; il y avait du relâchement et du désordre dans tous les services. II fallait organiser et mettre en activité un nouveau système. En attendant un règlement annoncé par le ministre de l’Intérieur sur les

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