‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 13 sur 325 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

attributions des autorités et les rapports qu’elles devaient entretenir entre elles et avec les administrés, je publiai une instruction provisoire. Le ministre l’approuva et l’appliqua ensuite à tous les départements.

Quant au personnel administratif, je donnai la préférence aux amis de la Révolution. Dans les fonctions où la garantie qu’ils offraient n’était pas nécessaire, j’admis des citoyens probes, capables et animés du désir d’être utiles, afin d'en rattacher peu à peu un plus grand nombre au gouvernement.

Pierre Pierre, de Marseille, protégé de Lucien, fut nommé commissaire général de police à Bordeaux; il avait de la rondeur et de la gaieté, plus d’esprit naturel que d’instruction. C’était un de ces patriotes provençaux effrayants de loin et très rassurants de près, en tout un bon homme, propre à réconcilier le public avec la police. On l’avait placé auprès de moi avec intention, comme un contrepoids; nous vînmes au-devant l’un de l’autre, la confiance réciproque s'établit, et je crois que le contrepoids pencha de mon côté. Cette place était importante; car, outre la police générale, il avait la police municipale et plusieurs branches de l’administration communale. C’était le vrai maire de Bordeaux. Les chefs des trois municipalités qui portaient ce nom n’étaient que des officiers de l'état civil et des répartiteurs des contributions.

Bien que je ne manquasse pas de confiance en moi-même, je ne m’étais pas dissimulé les obstacles que je pourrais éprouver dans l’accomplissement de ma tâche qui consistait à assurer la transition d’un régime à un autre. Bien n’était encore bien déterminé; il fallait se tracer soi-même sa route, se décider et prendre beaucoup sur soi. Ce devait être l’occasion de froissements, de critiques et de plaintes.

J’étais dans la meilleure position pour ne ressentir aucune crainte à ce sujet. Peu connu, personnellement, du Premier Consul, j'avais des relations plus ou moins anciennes, plus ou moins intimes, avec beaucoup d’hommes en place et avec les principaux personnages du gouvernement, les consuls Cambacérès et Lebrun, Maret, Fouché, etc. Bourrienne me témoignait de la bienveillance et de l’amitié. Je ne manquais pas non plus

MÉMOIRES DE A.-C. ÏIIIRAUDEAU

d’amis dans le Conseil d’État. J’étais donc certain d’avoir au besoin des appuis et des défenseurs. Mais, en quittant Paris, j’avais désiré m'y assurer aussi quelques correspondants officieux, en situation de me révéler certaines pensées, certains projets du gouvernement, que n’apprenait pas la correspondance officielle, et surtout de me tenir au courant des nouvelles politiques et des intrigues de cour. Maret, Laborie, Siméon et Mme Devaines me promirent particulièrement leurs bons offices.

Laborie, que je connaissais depuis quelque temps, était alors secrétaire du cabinet du ministre Talleyrand. Homme d’esprit, serviable, fin avec un air de bonhomie, doué d’une prodigieuse aptitude à l’intrigue, d’une grande activité, chercheur d’affaires, il était sans cesse en rapport avec les plus grands personnages du jour, avec les amis et les ennemis de la Itévolution, qu’il n’aimait pas. C’était l'homme de Paris qui écrivait et recevait le plus de billets du matin et qui faisait le plus de courses en cabriolet. Il briguait une place et aspirait au Tribunat; il avait du plaisir à m’obliger et mettait quelque intérêt à notre correspondance. Copropriétaire et corédacteur du Journal des Débats, fondateur du Publiciste avec Suard, il me demandait deux fois par décade un bulletin de la Gironde pour ces deux journaux, mais surtout pour celui des Débats, où, m'écrivait-il, la ligne que j’aimais serait toujours régulièrement suivie, où moi et les miens seraient toujours bien traités. Malgré tout ce qu'il y avait d’encourageant dans cette promesse, je négligeais quelquefois l’envoi de ces bulletins et je finis par ne plus en envoyer. Laborie était alors dans l’admiration de Bonaparte, de l’armée, des victoires.

Depuis que M. Devaines (1) avait été nommé conseiller d’État, sa femme et lui tenaient un grand train de maison; ils donnaient de grands dîners, où ils réunissaient tout ce qu’il y avait de plus distingué à la nouvelle cour et parmi les autorités. Cambacérès, dîneur de sa nature, y assistait de fondation. Talleyrand et lui étaient les amis de la maison. Mme Devaines, avec son esprit et son dévouement hautement prononcé au nouvel

(1) Voir sur M. Devaines l’intéressant travail de M. Frédéric Masson, lu dans la séance publique des cinq académies du 25 octobre 1906.

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