CHAPITRE XV
semblait dire : « Je ne suis pas aussi bonhomme que vous le croyez. »
Je l'avais distingué et recherché; il se livra à moi tout entier. Notre commerce fut à la fois agréable et utile. Il y avait entre nous confiance et amitié. Je le lançai dans la carrière politique en le faisant maire. Il administra les affaires de la ville comme celles des hôpitaux, paternellement, avec charité et bonhomie. Dans des temps qui exigeaient quelquefois de la vigueur, cela ne suffisait pas toujours. Il était mon ministre des cultes et de la police. Très au courant des affaires ecclésiastiques, il aimait à s’en mêler; c’était son élément. Il était contre les Jésuites, les Sulpiciens, les anticoncordatistes et pour le clergé impérial. En partant de ce point de vue, il ne connaissait dans le département qu’un bon prêtre, l’abbé Martin de Marseille, grand vicaire, instruit, de bonne foi, malheureusement vieux, cassé et faible.
M. de Saint-Vincent me donnait sans ménagement, en conscience, des renseignements sur les nobles d’Aix qu’il connaissait comme ses poches et me tenait au courant de leur conduite. Par exemple, il m’écrivait : « La noblesse d’Aix est très boudeuse. « Pour ne pas supporter les charges publiques, les contribu- « tions personnelles, le logement des troupes, le service de la « garde nationale, des nobles transfèrent fictivement leur domi- « cile à la campagne. » Le bruit se répandit que l'Empereur voulait prendre des mesures pour attirer au service militaire les conscrits nobles qui se faisaient remplacer et qui battaient le pavé. M. de Saint-Vincent m’écrivit : « Ils prennent des ins- « criptions à l’école de droit. Il y en a qui n’ont pas appris le « latin, entre autres un d’Albertas et un Galiffet. » (Juillet 1809.)
Le mulet et l’àne servaient pour le trait, le labour et la monture. Il y avait peu de chevaux dans le département; ils n’étaient pas moins compris dans les levées pour la guerre. Les bureaux ministériels leur assignaient un contingent, sauf au préfet à les trouver comme il pourrait. J’essayai de faire rassembler tous les chevaux; très peu étaient propres au service. C’était beaucoup de rumeur pour rien. Les administrés disaient: « Nous n’avons que des mulets et des ânes et on nous demande
« des chevaux. C'est comme si l’on nous demandait du beurre « et à la Normandie de l'huile d'olive. » Je fus obligé de prélever la valeur du contingent en argent et de traiter avec un fournisseur. Il amenait de l'Auvergne et du Lyonnais à Marseille, pour y être reçus, des chevaux qu’on renvoyait au nord.
Il y a à Arles, principalement dans la Camargue, une race de chevaux qui se conserve sans altération. On croit qu elle y a été introduite par les Maures, lors de leur invasion en Espagne et dans le Midi de la France. Cette origine est vraisemblable. Ces chevaux ont, par leurs formes et leurs qualités, de la ressemblance avec les chevaux arabes. Ils ont peu de taille, quatre pieds deux ou trois pouces. Ils sont hardis, légers, pleins de feu, sauvages, sobres, presque tous blancs ou gris argenté. Ils n’approchent pas des écuries. Ils sont abandonnés en troupe qu’on appelle monade dans les marais où ils vivent de ce qu’ils trouvent, juments, étalons (grignons), poulains pêle-mêle, gras et luisants dans l’été, squelettes à la fin de l’hiver. Ils sont difficiles à dompter et à réduire à la vie domestique. On s’en sert, en petit nombre pour la selle, le charroi, le labour; leur principal service est le dépiquage des grains. On en comptait environ deux mille.
Le gouvernement avait plusieurs fois et toujours en vain essayé d’améliorer cette race. Tous les projets avaient échoué par l’apathie ou la résistance des Arlésiens. Pendant la Révolution, on avait levé quelques chevaux camargues pour la cavalerie légère. L’expérience ne réussit pas, parce qu'on les avait fait passer trop subitement de la vie sauvage à la vie domestique et de leur climat natal à d’autres climats où ils mouraient de la maladie du pays.
Dans les trains ou fêtes de villages où il y avait des courses, quelques chevaux camargues étaient d’agiles coureurs et y gagnaient les prix. Pendant plusieurs années, je n’en montai pas d'autres et je m’en trouvai très bien. Le dernier était fds d’un cheval barbe et d’une bonne taille. Il avait cinq ans passés, n’avait jamais été ferré ni monté, et n’était pas entré dans une écurie. Il fut très difficile à dompter. Je le mis entre les mains d’un casse-cou qui se disait écuyer et qui, loin de le