CHAPITRE II
ordre de choses, était très bien traitée par le Premier Consul, et accueillie avec distinction et confiance par Mme Bonaparte. Sa correspondance était pleine d’intérêt pour moi.
Le Premier Consul avait rappelé les proscrits du 18 fructidor. Avant de partir pour Bordeaux, j’avais eu le plaisir de revoir ceux d’entre eux qui étaient de mes amis et, au premier rang, Portalis et Siméon. Loin de me refroidir, leur malheur avait augmenté mon attachement pour eux, et ils me payaient du plus tendre retour. Les fruclidorisés allèrent voir le consul Lebrun, qui passait pour royaliste. « Allons, mes amis, leur « dit-il, il faut travailler à soutenir ce nouveau gouvernement; « si nous ne pouvons y réussir, nous verrons à autre chose. » Siméon désirait entrer au Tribunat. Je m’employai pour cela; mais le Premier Consul le nomma d’abord, en môme temps que Merlin de Douai, à une place de substitut du commissaire du gouvernement près le tribunal de cassation. C’était un essai de fusion; il ne réussit pas. Déjà peu flatté de ce poste, Siméon trouva qu’il y était en mauvaise compagnie. Le journal l’Ami des lois publia qu’à la cérémonie de leur installation il était allé au-devant de Merlin; il en fut indigné. « Quelle raison aurais-je « -eue, m’écrivait-il, de donner une marque d’amitié à un .« homme que je ne connaissais que par sa réputation et ses « actes ? Il aurait fallu que j’eusse embrassé tout le tribunal « avant d’arriver à lui donner le bout du doigt. Si j’avais eu la « lâcheté politique ou l’humilité chrétienne de le caresser, « aurais-je choisi une assemblée publique et une installation « solennelle'? J’avais eu soin, au contraire, quoique l’ordre des « nominations me plaçât à côté de lui, de faire mettre un subs- « titut entre lui et moi. Cette sottise de l’Ami des lois, que les « autres journaux ont copiée, m’a valu une bonne lettre ano- « nyme ou l’on m’a dit que les victimes ne valent pas mieux que « les bourreaux. Alors j'ai vu qu’il y avait des indifférents ou des « méchants prêts à croire tout ce qui serait mauvais ou bête. »
Merlin, ministre de la Justice au 18 fructidor, fut, après celte journée, nommé membre du Directoire en remplacement de Barthélemy. Les fructidorisés ne lui pardonnaient pas. C’était un des hommes de la Révolution auquel ses ennemis en vou-
laient le plus. Ils lui jetaient sans cesse à la tête la fameuse loi des suspects dont il avait été rapporteur. Il avait de plus contre lui un parti de patriotes qui l’avaient expulsé du Directoire, sous le prétexte absurde qu’il avait formé le plan de livrer la République à un prince de la maison d’Orange ou de Hanovre, et d'avoir déporté Bonaparte en Égypte. Merlin, faible de caractère, de mœurs simples, d’ambition modérée, était surtout savant jurisconsulte et travailleur infatigable. On fut étonné que le Premier Consul l’eût nommé à un poste aussi secondaire. 11 eut le bon esprit de ne pas le dédaigner et fut récompensé de son humilité.
Siméon ne resta qu’un mois au tribunal de cassation et fut nommé au Tribunat. 11 attribua en partie sa nomination au bon témoignage que j'avais rendu de lui avant mon départ pour Bordeaux. C’était toujours son système de fusion que le Premier Consul promenait d’autorités en autorités. Si on l’avait jugé d’après ses premières tentatives et la boutade de Siméon, il aurait fallu désespérer du succès. Si des fructidorisés conservaient de la rancune contre les républicains, ceux-ci supportaient avec peine leur contact. Lorsque Siméon fit sa première apparition au Tribunat, Chénier lui lança des regards foudroyants. Bailleul s’agita sur son banc, demandant : « Où « veut-on donc aller? » Daunou, qui avait contribué à adoucir l’exil de Siméon, l’évita, de peur de passer pour Chouan. Et Siméon s’étonnait de cette réception, lui qui s’était défendu avec tant d’aigreur et de mépris de tout contact avec un homme du mérite de Merlin! Voilà pourtant où en étaient encore des hommes graves qui avaient l’expérience des révolutions. Il ne fallut pas moins que l’exemple et la persistance de Bonaparte pour effacer les haines et les préventions.
D’après ce que Siméon m’écrivait, le Tribunat ressemblait aux Conseils législatifs avant le 18 fructidor, au nombre près; il était divisé en deux partis : l’un, le révolutionnaire, plein d’énergie; l’autre, faible et mou. Quant au gouvernement, il avait acquis de la force; les Assemblées n’en avaient guère; le Conseil d’État n’avait que celle du Premier Consul. Ce que Siméon appelait le parti révolutionnaire, c’était le parti républi-