‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 138 sur 325 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

« Je vivrais dans ce pays comme dans un autre. J'aimerais « mieux en France quelque chose de moins, mais je n’y attends « rien. Le Conseil d’État, si j’y rentrais en service ordinaire, « ne m’a jamais beaucoup convenu. Il me paraîtrait bien insi- « pide après avoir organisé et gouverné un royaume.

« Le Roi m’a comblé de bontés. Il est aimable, il a de l’esprit, « dans toutes ses manières on reconnaît l’Empereur. Il tient à « merveille le Conseil. Il a de la sagacité, de la pénétration, de « la mesure et du tact. Si les flatteurs ne le gâtent pas, si la « jeune cour ne l’investit pas d’intrigues, ce sera un grand « prince.

« Mon établissement ici est encore pour moi-même très pro- « blématique. L’Empereur seul sait s’il le permettra, et il n’y a « que Dieu qui sache si je ferai bien de renoncer à la France. « Si j’y renonce, ce ne sera pas sans un certain regret. Quelque « part que je sois et que la fortune dont je suis le jouet depuis « quinze ans me place, je vous aimerai toujours. » (Lettre du « 17 janvier 1808.)

« Quand la situation de mes affaires et surtout les bontés du « roi ne me porteraient pas à rester ici, quelques conseils d’am- « bition pourraient encore m’y décider. Que suis-je à Paris? « J’y ai un bel état sans doute; mais parmi ceux qui ont l’hon- « neur d’approcher l’Empereur, suis-je le centième? Ici, j’ai le « premier des ministères; ici, je puis être utile; à Paris, je ne « le suis que pour ma très faible part, au milieu de personnes « qui aiment à se mettre en avant, et moi je n’ai presque pas « de mouvement dans les choses à faire en commun. Je ne fais « volontiers et avec soin que celles dont je suis chargé seul. « Autant par défiance de moi que par paresse, je m’en repose « sur les autres.

« Mais, malgré mon désir et mon inclination pour rester ici, « il n’est nullement certain que j’y reste. Je ne le puis qu'avec « la permission de l’Empereur, et, quoiqu’elle ait été demandée, « elle tarde trop pour que je le croie disposé à l’accorder.

« Beugnot qui, à son âge et avec sa fortune, a plus d’espé- « rances à Paris que moi, est décidé à y retourner. Il va même « partir sous quelques jours, à moins qu’il ne reçoive un contre-

« ordre de l'Empereur auquel il a demandé de le rappeler. S’il « a la permission de son retour, il est possible que le même « courrier m’apporte, à moi qui voudrais rester, l’ordre de « quitter aussi. Si l’Empereur continue à ne pas s’expliquer, « vous jugez bien que nous nous conformerons à sa volonté. » Beugnot partit, rentra pour un moment au Conseil d’État, et fut nommé administrateur du Grand-Duché de Berg et de Clèves. Siméon resta à Cassel. Le Roi l'ayant nommé ministre, exigeait qu’il lui prêtât serment et renonçât à la France. L’Empereur ne le voulut pas, et le Roi céda.

Je n’étais pas allé à Paris depuis le couronnement de l’Empereur. Je désirais me remontrer à lui, revoir mes amis et chercher un moyen de sortir de Marseille. J’obtins un congé de trois mois, le 9 février. Depuis quatre ans, comme tout était changé! A la Cour, que de nouveaux visages, que d’anciennes figures méconnaissables! Dans le ton et les manières, quelle gravité empesée chez les uns, quel air dégagé chez les autres! Quelle souplesse, quelle humilité de chacun devant ce qui était audessus de soi! Quelle fatuité dédaigneuse devant ce qui était au-dessous! Qu’ils étaient rares les hommes qui n’avaient pas oublié leur origine, et à qui la faveur, les places et les honneurs n’avaient pas tourné la tête! Dans cette grande hiérarchie de fonctions, de dignités, de titres, de décorations, c’était à peine si l’on comptait un conseiller d’État en service ordinaire; mais être en service extraordinaire et préfet, c’était bien peu de chose.

Comme tout préfet arrivant à Paris, je demandai une audience à l’Empereur; il me l’accorda. Le temps était loin où, sous le Consulat, encouragé par lui, on pouvait l’entretenir librement. Maintenant, ce n'était plus qu’une affaire de forme et d’étiquette, une conversation vague où perçait de sa part l’intention de ne pas beaucoup s’engager et l’impatience d’en finir. Pour le

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