CHAPITRE XVI
maître ou le dominateur de tant d’États, qu’était-ce que ce département de la France et, au milieu de tant de solliciteurs d’audience de tout rang, qu’un pauvre préfet? Je jugeai de suite que j’avais fait un voyage inutile et que je m’en retournerais comme j’étais venu.
A mon dernier voyage à Paris, j’avais obtenu de l’Empereur l’autorisation de siéger au Conseil d’État; il me l’accorda pour toutes les fois que je viendrais en congé, et je ne manquai pas d’en profiter. J’étais convoqué à toutes les séances.
Sur la liberté de discussion au Conseil d’État les opinions ont varié. Suivant les uns, elle y était sans bornes; suivant les autres, il n’y en avait pas du tout. 11 faut distinguer les matières et les époques.
Sous le Consulat, qui fut un temps d’organisation et où toutes les grandes questions furent agitées sous la présidence du Premier Consul, il laissa le plus libre cours à la discussion. Souvent même, lorsqu’elle paraissait languir, il la ranimait. Malgré sa capacité supérieure, il avait besoin d’apprendre bien des choses jusque-là étrangères à ses études et à ses occupations. La contradiction lui plaisait parce qu’elle lui fournissait l’occasion de développer les ressources de son esprit et de. faire prévaloir son opinion moins par autorité que par de bonnes raisons.
Le Conseil était composé d’hommes d’opinions très diverses ; chacun soutenait librement la sienne. La majorité n’était pas oppressive. Loin de se rendre à son avis, le Premier Consul excitait la minorité. 11 laissait se prolonger pendant des heures entières des discussions qu’il aurait pu terminer en un quart d’heure. Il n’y avait que la contradiction publique qu’il ne supportait pas.
Sous l’Empire, la liberté de discussion ne s’éteignit pas tout de suite; l’Empereur conserva encore quelques habitudes du Premier Consul. Dans le partage des voix sur la ferme de la boucherie de Marseille qu'il adoptait, il fit le sacrifice de son opinion. Bien que la majorité fût disposée à aller au-devant de ses volontés, on s’aperçut que peu à peu il provoquait moins la discussion. Persuadé que dans ce genre de guerre sa réputation était bien établie, il ne paraissait plus autant s’y com-
plaire; il écoutait encore la contradiction, il ne la recherchait plus.
Au retour de Tilsit, il s’en montra impatient. Il abrégea les discussions; il fermait la bouche en taxant les objections d’idéologie, ce que les conseillers d’État traduisaient ainsi : « Ce que vous dites ne vaut pas la peine que j’y réponde. » Mais on avait toute liberté en abondant dans le sens de l’Empereur. Les opposants, lorsqu'il y en avait, 11e se permettaient de balbutier qu’avec beaucoup de ménagements ce que, sous le Consulat, ils auraient articulé hardiment. La liberté diminuait dans la même proportion que la puissance extérieure de l’Empereur augmentait. Cela devint plus sensible après son mariage, depuis 1810 jusqu’à 1814.
Les séances commençaient par le petit ordre du jour, l’établissement d’une foire, d’un chemin, le contentieux des biens nationaux, c’était l’audience de sept heures; parlait qui voulait très librement. L’Empereur n’y était pas; un archi présidait.
Lorsqu’il venait au Conseil, et il y venait moins souvent, on se demandait : « De quoi sera-t-il question? » Il apportait presque toujours des propositions imprévues; il n’y avait plus d’ordre du jour. On n’entendait plus l’Empereur dire comme autrefois après la lecture d’un projet : « La discussion est ouverte »; on ne le voyait plus attendre les opinions. — « Lisez », disait-il au conseiller d’État chargé de présenter le projet; c’était ordinairement Defermon ou Regnaud de Saint- Jean-d’Angély. Immédiatement après la lecture, l’Empereur prenait la parole, déclarait qu’il avait jugé la mesure nécessaire, déduisait brièvement ses motifs et demandait : « Quelqu’un veut-il parler sur la rédaction ? » Comme s’il avait dit : « Ne vous occupez pas du fond; c’est décidé. » Quoique l’Empereur ne se crût pas lié par les votes, il ne prenait plus la peine de rien mettre aux voix. Après quelques observations plus ou moins minutieuses sur la rédaction, il appelait d’autres affaires pour lesquelles on suivait le même procédé, ou bien il levait la séance.
Pendant mon séjour à Paris, je vis beaucoup Fouché. Il était parvenu au faîte du crédit; il avait beaucoup d’envieux. On