CHAPITRE XVI
pouvait en conclure qu'il était d’autant plus près de son déclin. Je le croyais, et je n’étais pas le seul.
Cretet, ministre de l’Intérieur, étant malade, l'Empereur, avant son départ pour la campagne d’Autriche, donna à Fouché l’intérim de ce ministère. Cette augmentation de pouvoir me parut le présage de sa chute. Non content de son sort, il projeta de réunir définitivement dans ses mains les deux ministères. En supposant qu’il pût réussir, je pensais et je lui dis qu'il faisait dans son intérêt une mauvaise spéculation, parce qu’il exciterait encore plus l’envie, et que le ministère de l’Intérieur, réglé par les lois, engagerait sa responsabilité, tandis que les attributions de celui de la police, vagues et arbitraires, n’avaient ni règles ni limites. Fouché le savait mieux que personne; il n'y avait rien dont il ne se mêlât comme ministre de la Police. Mais dans la réunion des deux ministères il ne considérait, me dit-il, que l’intérêt public auquel il se sacrifiait. Il me répéta tous ces lieux communs avec lesquels les ambitieux croient faire illusion aux autres et se la font parfois à eux-mêmes. Il avait déjà fait son plan, l’avait soumis à l’Empereur et ne doutait pas de son approbation. Il établissait des directions générales pour décharger le ministère de l’Intérieur des détails; il ne se conservait que la direction suprême. Il voulait m’avoir pour un de ses coopérateurs et me proposa à l’Empereur. Dans les effusions de son amitié, il me flattait qu’un jour peut-être je pourrais hériter de ce beau ministère. C’était vendre la peau de l’ours avant de l'avoir tué. J’étais bien éloigné de porter mes vues si haut. Une direction générale m’aurait parfaitement arrangé; je n’ambitionnais pas autre chose. Mais, en supposant que Fouché en vint à ses fins, je ne comptais guère sur la bonne volonté de l'Empereur pour moi et je le voyais donnant à un autre la direction pour laquelle Fouché me proposerait. J’écrivis sur tout cela à Siméon. Il n'était non plus très content de son sort; il me confia ses désirs, ses craintes et ses espérances.
« Je n’aime point Marseille, m’éorivait-il, c’est peut-être par « un préjugé d'enfance. Il y a toujours eu entre cette ville et « Aix une sorte de rivalité. On n’enviait point à Marseille son « commerce, ses richesses, mais on se croyait, à Aix, supérieur
« en esprit, en instruction, en talents. En général, on y faisait « peu de cas des Marseillais et, soit prévention, soit justice, « j’ai cru m'apercevoir souvent que ce sentiment était fondé. « Quoi qu’il en soit, si j’aime peu Marseille, j’aime beaucoup le « département des Bouches-du-Rhône, et je pense qu’aucun « autre préfet n’y conviendrait autant que vous; je le félicite « donc de ce que vous y restez. Ce n’est pas que je sois assez « entiché de l’amour de la patrie pour préférer ses convenances s aux vôtres. Si j’eusse pu vous aider à obtenir ce que vous « désiriez pour vous fixer à Paris, je l’aurais fait de tout mon « cœur; mais puisqu’un autre recueillera ce que vous avez semé, « je suis content qne vous continuiez à administrer un pays où « je suis sûr que vous avez fait du bien et que vous en ferez « encore.
« Notre ami Lapparent doit être au comble de ses vœux. Je « voudrais bien arriver comme lui au Sénat, mais on ne me « tiendra peut-être pas compte de services étrangers et si l’on « vient à n’être pas très satisfait du Gouvernement, on en « voudra peut-être au ministre qui n’y peut rien. J’ai appris,
« ainsi que vous, à regarder les espérances comme des rêves,
« et, fortement éprouvé par le malheur, je sais me résigner à « mon sort. Cependant ma situation est bonne, si mon âge ne « la rendait précaire. A soixante ans, on ne peut plus compter « sur un long avenir et il faut vivre du jour à la journée. » (Lettre du H avril 1809.) — « Vous avez raison de vouloir de « l’activité, vous êtes dans la force de l’âge. C’est au mien, et « après quarante ans de travaux et de vicissitudes, qu’il faut « penser à la retraite. Je me propose de la demander à la paix « et j’espère l’obtenir. Je crois avoir des droits au Sénat, mais « beaucoup de gens en ont aussi, et c’est au plus heureux. Un « brevet de Conseiller d’État à vie, quoiqu’il me donnât peu, me « permettrait de me retirer en Provence et vaudrait mieux que « 25000 francs à Paris. Mais ce brevet est peut-être plus diffi- « cile à obtenir que le Sénat. On prétend que l’Empereur tient « à ce qu’on ait été cinq ans en service ordinaire. Ce n’est pas t des titres que je désire, mais du repos et une retraite hono- « rable. Ma position est assez singulière, si l’Empereur ne fait