C H A PIT R K XVI
Police, opéra ce grand et beau mouvement de gardes nationales qui déjoua l’expédition des Anglais à Walkeren. Il rendit un service signalé et dans son intérêt crut avoir fait merveille. La tête lui tourna, tout lui semblait permis, même de donner l’Empire s’il arrivait malheur à Napoléon. Son successeur était prêt, c’était Bernadotte. L’Empereur coupa court à ces intrigues en lui ôtant le commandement de son armée pour le donner à Bessières. Fouché nourrissait toujours son projet de réunion des deux ministères. Mme Devaines m’écrivit : « C’est toujours « Fouché qui fait le ministère de l'Intérieur. Il s’est occupé « sérieusement de le mettre au courant, ayant extrêmement « envie de le réunir. J’en serais charmée pour lui, pour la chose « et principalement pour vous. »
Revenu à Paris, l’Empereur donna le ministère de l’Intérieur à Montalivet, conseiller d’État, et la direction générale des Ponts et Chaussées au conseiller d’État Molé. Fouché en fut pour son rêve et moi pour mon bien faible espoir. C’était une faveur étonnante pour Molé, âgé de Rente ans, et qui avait été rapidement auditeur, maître des requêtes, préfet et conseiller d’État. Sans contester sa capacité, on put dire qu’il dut cette fortune à son nom et à ses principes monarchiques. La faveur impériale abandonnait de plus en plus les hommes de la Révolution.
L’accident que mon père avait éprouvé à Paris avait eu des suites si funestes qu’il n’était plus en état de servir et qu’il fallut songer à sa retraite. On lui contesta celle de président du tribunal d’appel, place qu’il exerçait avant sa nomination au Corps législatif, pour le réduire à la retraite de simple juge. Après une longue carrière parcourue avec honneur et désintéressement, c’était une triste destinée pour un fonctionnaire âgé, infirme, sans fortune. Je fus vivement blessé. Heureusement, j’étais en situation de réparer cette parcimonie du gouvernement.
Tribert, parent de ma femme, apprenait l’administration dans mes bureaux. Je le traitais comme mon fils. Il fut nommé sous-préfet de Bressuire et remplaça M. de [tarante.
L’Empire avait acquis Gènes en l’an XIII, Livourne en 1808; le traité de Vienne lui donna Trieste. Ce qui flattait l’orgueil
national affligeait de plus en plus les négociants de Marseille. Ils regardaient ces trois ports étrangers comme des intrus dans la famille française, des rivaux que l’Empereur favoriserait comme nouveaux venus.
Le général Gervoni avait été nommé commandant de la Légion d'honneur comme tous les généraux de division. Il n’avait obtenu depuis aucune dotation ou faveur. On le laissait croupir à Marseille, où il n’avait plus rien d’utile à faire ni pour lui ni pour le gouvernement. Jaloux de l’avancement de ses camarades et mécontent, il ne cachait pas sa mauvaise humeur. Un jour, étant en congé, je me hasardai à parler de lui à l’Empereur. Il me répondit sur un ton qui n’annonçait pas une haute idée des talents militaires du général.
A l’ouverture de la campagne de 1809, le maréchal Lannes, qui avait conservé de l’amitié pour Cervoni, le demanda à l’Emreur comme chef d’État-major. Il était à Paris comme moi. Il reçut l’ordre de se rendre de suite à l’armée. Il me fit ses adieux et me recommanda ses deux fils qui étaient au lycée de Marseille. Sa fille était avec Mme Delacroix, alors veuve. Cervoni quitta Paris le 12 avril; il était triste. Arrivé à l’armée, il m’écrivit; sa lettre était pleine de pressentiments sinistres. Quand je la reçus, il n’existait plus. Le 20, sortant de déjeuner chez l'Empereur pour se porter sur le terrain, il fut tué d’un boulet de canon. Le maréchal Masséna, qui le suivait de près, le trouva à trente pas de son cheval sans mouvement et sans vie et le fit enlever. Je fus affligé de sa triste fin. J’avais bien eu à me plaindre de lui, mais nous avions vécu six ans ensemble. Il avait tout ce qu’il faut pour être heureux : de la santé, une existence honorable, une fortune honnête, des amis, des amies, une fille bien élevée, deux fils d’espérance. Cela ne lui suffit pas. L’ambition s’empara de lui. il se dégoûta de sa situation. Coûte que coûte, il voulut en changer et courir à la fortune; il courut à la mort. L’Empereur lui décerna une statue qui n’a pas été faite, ou du moins mise au jour; il plaça sa fille à l’Institut de Saint-Denis et créa les deux fils barons avec dotations. En attendant que leur mère fût venue de Corse, ma femme et moi leur donnâmes nos soins : « Vous vous êtes, m’écrivit