‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 143 sur 325 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

« Simeon, conduit pour les enfants de Cervoni avec noblesse, « sensibilité et d’une manière digne de votre caractère. Il est « mort au champ d’honneur, il n’est pas le seul brave que nous « y perdions. On ne fait pas sans quelques pertes des cam- « pagnes aussi prodigieuses que celles dont nous sommes « témoins ». (4 juin 1809.)

Héritier du nom et de la fortune de ce gentilhomme provençal que la faveur du cardinal Fleury avait poussé aux plus hautes dignités militaires, le général Dumuy obtint le commandement de la 8e division qu’il briguait depuis longtemps. Il avait en Provence de grandes propriétés. Homme honorable, mais de peu de moyens, il ne manquait pas d’une certaine ambition. Il était le doyen des généraux divisionnaires. Il avait servi sous la Convention et le Directoire, et avait fait la campagne d’Égypte pour ainsi dire malgré tout le monde. L’Empereur l’avait employé dans des commandements de places ou de pays conquis. Il avait toujours servi sans avoir fait la guerre. Sans opinions politiques, il s’accommodait très bien avec le gouvernement, quel qu’il fût, et lui restait fidèle jusqu’au dernier moment. Quoique ses services ne fussent pas bien utiles, on ne pouvait guère s’empêcher d’employer un militaire de l’ancien régime ayant 100000 francs de rentes, voulant à toute force servir à tout et partout, et qui n’était pour personne un concurrent dangereux.

J’avais depuis longtemps fait à Paris la connaissance du général Dumuy, ainsi que celle de sa femme, Mlle de Vintimille. Parce qu’elle était borgne, mais du reste bien faite, on disait d’elle que, comme toutes choses, elle avait son beau et son vilain côté. C’était une personne d’esprit et instruite, faisant ménage à part, restant à Paris, y ayant sa société et ses amis dans l’ancienne noblesse, vivant dans une sorte de retraite sous prétexte de santé, pour se dispenser d’aller à une Cour qu’elle n’aimait pas. Son mari n’était pas mal avec elle; il avait son logement dans son hôtel.

Lorsque le général vint à Marseille, nous fûmes tout de suite sur un bon pied ensemble. Il avait de l’estime et des égards pour moi. J’avais pour lui tous ceux qui étaient dus à son âge,

à sa bonhomie, à sa situation. S'il y eut quelques légers nuages entre nous, ce fut moins notre faute que celle de certains alentours officiels ou officieux du général qui faisaient sa besogne, prétendaient le diriger et lui souillaient leurs petites passions. C'était sans conséquence.

Le statut qui créait la noblesse semblait attacher le titre de comte à celui de conseiller d'État: mais aucun titre ne pouvait être porté sans avoir été conféré par l’Empereur. Une partie seulement des conseillers d'État reçut celui de comte. D'après quelle règle'? Je l'ignore: probablement d'après la faveur dont ils jouissaient. Je ne fus pas compris dans cette première fournée: je ne m'en plaignis pas.

Lorsque Bonaparte s'était fait Empereur et qu'il avait fait ses frères et sœurs princes et princesses et rétabli la monarchie héréditaire, il me paraissait tout simple qu'il entourât son trône d'une noblesse. Ce qui me répugnait, c'était qu'il la conférât, et il ne pouvait pas s'en dispenser, à des roturiers, à des hommes de la Révolution comme moi, qui avaient rendu des lois pour abolir les titres et les distinctions et proclamer 1 égalité. Accepter et porter un titre, c'était renier ses principes: le refuser, c'était renoncer à sa carrière.

D'après le statut impérial, les membres de la Légion d'honneur étaient chevaliers, bien entendu après collation. Peu partisan de la chevalerie, je ne fis pas de démarches pour l'obtenir. Il me revint que l'archichancelier le trouvait mauvais. J'écrivis à Mme Devaines; elle me répondit : * Vous devez, sous peine « de déplaire beaucoup, demander le titre, on vous saurait le

* plus mauvais gré de vous y soustraire. Simeon m'a mandé

* qu'on lui avait écrit de se mettre en règle, et il l'a fait. Mon

< fils, qui n'a pas l'honneur d'ètre aussi grand seigneur que « vous, est reçu chevalier, a ses armes, etc. Dépêchez-vous

* donc d’en finir, grand indolent que vous êtes pour vos pro-

< près affaires. Encore, si vous les meniez aussi bien que celles « de votre département, passe! » 10 décembre ISOS.

J'attendis encore un congé que j’avais demandé. Arrivé à Paris, je m'exécutai, et avec fort peu de bonne grâce. Cambacérès me fit de sérieux reproches sur mon indifférence et me

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