‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 144 sur 325 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

dit que c'était une chose très grave et à laquelle l'Empereur attachait la plus grande importance. J’allai au Sceau des titres. Je remis à l'auditeur Dudon, secrétaire général, ma demande de lettres de chevalier. Il était baron; je m’égayai un peu avec lui sur toute cette gentilhommerie. Il fallait prendre des armoiries; je n’y avais pas pensé. Très ignorant de la science héraldique, je priai M. Dudon de me faire un écusson. Il fut ainsi arrêté : « Coupé au premier échiqueté d’or et d'azur comme « conseiller d’État), au deuxième de sinople à la colonne d'or * embrassée à senestre par un lion léopardé d'argent, le tout « entouré d'une bordure de gueules. Pour livrée, gris de fer, « orange et blanc. »

Au milieu de tout ce jargon féodal auquel je ne comprenais rien, il n’y avait de mon invention que la colonne et le lion. Dans ma pensée, cela signifiait mon attachement inébranlable à la liberté, à l’égalité, à la Dévolution.

Tandis que des lettres de chevalier m’étaient expédiées du camp de Schœnbrunn, le 20 août 1809, par décret du lo, l’Empereur me faisait comte. L’archichancelier rn’en prévint et m’annonça que des lettres patentes pour la collation du titre me seraient expédiées sur ma poursuite; que ce titre serait transmissible à ma descendance masculine, légitime, naturelle ou adoptive, lorsque j’aurais satisfait aux conditions et rempli les formalités prescrites par les statuts impériaux, c’est-à-dire constitué un majorai. Plusieurs causes s’y opposaient : 1° je n’avais pas un goût assez vif pour la noblesse; 2° ma fortune ne me le permettait pas; 3° l'Empereur distribuait des dotations; j'attendis qu’il lui plût de m'en accorder une. Je me bornai donc à demander les lettres patentes pour la collation du titre.

M. Anthoine s’empressa de solliciter le titre de baron, offrant de fonder un majorât; il y affecta un domaine qu'il possédait dans le territoire de Marseille. II fut créé baron de .Saint-Joseph, nom d’un quartier où beaucoup d’autres Marseillais avaient leurs propriétés.

Le général Marmont fut nommé maréchal. J'avais fait sa connaissance avant son départ pour l’expédition d’Égypte.

Nous la renouvelâmes au 18 Brumaire. A mon retour de Bordeaux, nous nous retrouvâmes collègues au Conseil d’État. Nous nous liâmes d’une étroite amitié. La guerre et ma nomination à la préfecture de Marseille nous séparèrent. Je lui écrivis pour le féliciter sur sa nouvelle dignité. En même temps, je m’épanchai avec lui sur mon dégoût de ma position, mon désir d’en sortir et de retourner à Paris. Il me répondit le 17 septembre :

i Je vous remercie, mon cher collègue, de la part que vous « prenez à ce qui me concerne. J’ai toujours eu grande con- « fiance en votre amitié et j'y attache beaucoup de prix. L’Em- « pereur, en m’élevant à la première dignité militaire, a moins « considéré ce que j’ai fait que ce que j’aurais désiré faire pour « son service. J'espère justifier toujours ses bontés pour moi, « mais je ne pourrai jamais m’acquitter de tout ce que je lui « dois. La comparaison que vous faites, mon cher collègue, de « votre carrière à la nôtre est vraie sans doute; mais croyez- « vous que nous soyons toujours sans peine? Croyez-vous, « par exemple, que je n’aie pas souffert tout ce que mortel « peut souffrir, de passer trois ans dans un repos cruel, lorsque « tant de prodiges étonnaient l’Europe? Le bonheur est dans « un juste rapport entre les désirs et les facultés, et certes celui « qui aime la gloire avec passion est à plaindre lorsque toute « occasion d’en acquérir lui est refusée. Grâce à Dieu, le charme « est rompu et je me trouve sur le théâtre de grands événe- « ments. Nous ignorons si nous recommencerons la guerre, « mais nous nous y préparons. Jamais l’armée n’a été si nom- « breuse et si belle; et si nous reprenons les armes, c’en est « fait de la puissance autrichienne. »

Parmi les recommandations qui m’étaient adressées, je reçus celle-ci du général Rapp : « Je recommande à votre bonté, mon « cher préfet, et à l’amitié que vous m’avez toujours témoignée, « M. Ricord père, etc... Il y a précisément cinq ans que j’ai eu « le plaisir de vous voir à Marseille. Il s’est passé bien du nou- « veau depuis. J’ai eu plusieurs os cassés et je n’en suis pas « moins frais et dispos. » (29 novembre.)

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