‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 145 sur 325 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Affaires religieuses. — Esprit du clergé. — Le Pape conduit de Grenoble à Savone. — Je vais en congé à Paris. — Confidences de Joséphine sur son divorce. — Elle me prédit que l’Empereur me laissera 4 Marseille. — Mariage avec Marie-Louise; froideur de la cour et de la ville; incendie au bal Schwarzenberg. — Mort de l'archevêque d’Aix. — Disgrâce de Fouché; remplacé par Savary; déception de Sémonville. — Affaire des lettres de l’Empereur à Fouché; il vient dans sa sénatorerie d’Aix. — Les autorités vont le visiter. — Causes de sa disgrâce.

Après que le Pape fut venu sacrer l’Empereur, la paix religieuse parut inébranlable. Les prêtres, soumis à l’Empire, chantaient les louanges du restaurateur de l’autel. Jamais, disaient-ils dans leurs mandements et dans la chaire, l’Église n’avait eu un plus auguste protecteur, ni l’État un prince plus magnanime. Il n’y avait plus en France de dissidences religieuses capables d’agiter les esprits ni d’inquiéter le Gouvernement; elle jouissait du calme le plus parfait. Les prêtres, en général, semblaient ne demander qu’un traitement raisonnable, la réparation et l’ameublement de leurs églises et de leurs presbytères. Fidèle à son esprit, le clergé essayait bien de faire revivre des institutions religieuses abolies par la Révolution, de s’immiscer dans la direction des établissements de charité et de l’instruction publique, mais il n’attaquait pas les institutions civiles et politiques. Dans mon département, le prêtre Servat, seul, s’était permis, en 1806, une incartade à Arles. Il y en eut encore un qui, prêchant à Marseille le jour delà Saint-Napoléon, devant les autorités civiles et militaires, fit une longue et sotte diatribe contre la Révolution et la philosophie. La plupart de ses auditeurs officiels étaient philosophes ou révolutionnaires. Le général Cervoni perdit patience et se leva en disant assez haut : « On ne peut pas tenir à cela »; il tourna son siège et le dos au prédicateur pendant le reste de son discours. L’arche-

MEMOIRES DE A. -C. TITIBAUDEAU

vêque lui donna une mercuriale. Ces inconvenances ne se renouvelèrent plus.

De son côté. l’Empereur, satisfait de la conduite du clergé, ne paraissait pas redouter ses velléités d’ambition, et même lui laissait prendre une certaine influence dans les choses séculières. Le grand-maître de l’Université, Fontanes, donnait aux prêtres des emplois dans l’instruction publique. Un décret autorisa les évêques à faire des visites dans les écoles et les lycées. En ce qui dépendait de moi, je ne suivais pas cette impulsion. J’avais d’autres principes. Sans exclure absolument les prêtres de toute participation aux affaires temporelles où leur concours pouvait être utile, j'avais soin seulement de ne les y admettre qu’en minorité.

L’alliance du trône et de l'autel ne fut pas de longue durée. Le démon de l'ambition et de la cupidité l’eut bientôt rompue et souffla le feu de la discorde. Dans des temps peu éloignés, on avait vu le trône et la tiare aux prises et en guerre, sans que l'Etat en eût été ébranlé, ni même dangereusement troublé. Dans ces querelles, la religion n’était le plus souvent qu’un prétexte. Comme celles des princes entre eux, elles se terminaient tôt ou tard par quelques concessions et des traités. Le clergé français fit cause commune avec plusieurs rois contre les prétentions du Pape; il fut fidèle à Louis XIV. Pourquoi fut-il donc ultramontain sous Napoléon? Parce que le clergé était l’adversaire irréconciliable de la Révolution qui lui avait enlevé son existence politique et qui l’avait dépouillé de ses richesses, et qu’il regardait Napoléon comme le représentant de cette révolution. S’il avait relevé le clergé, c’était surtout comme un auxiliaire du pouvoir; le clergé n’avait accepté le marché que comme une pierre d’attente pour une restauration complète. Il savait que l Empereur n’était pas, ainsi qu'il l’avait dit à une députation de la ville de Rome, le fds aîné de l’Église, qu’il avait fait le mahométan en Égypte, qu’il ne lui rendrait jamais ses biens ni son influence dans les affaires d’État. Par le Concordat de 1801, les prêtres avaient été remis à peu près dans la même situation que sous la Constitution de 1791; ils n’étaient plus que des salariés de la nation.

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