‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 146 sur 325 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Lorsque la guerre éclata entre le Pape et l’Empereur, quel lien pouvait attacher les prêtres à sa cause? La religion? C'était pour eux un mécréant. L’intérêt? L’Empereur ne leur promettait ni richesses, ni autorité et, en s’emparant de la souveraineté de Rome, il portait la main à l’encensoir. Sous Louis XIV, le clergé était un pouvoir politique, ayant en lui-même ses garanties. Sous Napoléon, le clergé n'était rien politiquement. Il ne pouvait être quelque chose que par son union intime avec le chef de l’Église. Toutes les analogies, tous les intérêts attiraient le clergé vers la cour de Rome. 11 fit donc cause commune avec le Pape. En agissant autrement, il se serait trahi luimême. Comment le Pape excommunia-t-il l’Empereur après l’avoir sacré? Comment le clergé défectionna-t-il, après l’avoir exalté jusqu’aux nues? Conquérir les domaines de l’Église, ce n’était pas attenter à sa puissance spirituelle et à la religion. Tout cela était bien dit ; mais les opinions et les mœurs étaient changées. On n’était plus aux premiers temps de l’Église. Le vicaire du Christ n'était plus un simple pêcheur. Les prêtres n’étaient plus des hommes glorieux ou contents de leur pauvreté. Le clergé était tout imprégné de l’esprit du monde et des mœurs du siècle. Il était naturel que le Pape ne se résignât pas à la perte de ses États, qu’il soulevât toute sa milice contre son spoliateur, qu’il employât les seules armes en son pouvoir, les protestations, les anathèmes, le soulèvement de tous les mécontents et la révolte des sujets, qu’il retirât sa main de celui qui le frappait, et qu'il se jetât dans les bras des puissances coalisées contre l’ennemi commun. La persévérance tant admirée de Pie VII fut autant l’ouvrage de la politique européenne, des cabinets protestants et catholiques, peut-être même des Turcs, que de son propre caractère. Pour la cour de Rome, il ne s’agissait plus d’amener l’Empereur à composition par refus de bulles, d’institutions canoniques et l’interruption des rapports spirituels. Elle avait des prétentions bien plus sérieuses. Elle voulait faire concourir la religion au renversement de Napoléon et à la contre-révolution. En France, les esprits n’étaient pas disposés à s’enflammer pour la religion ; mais les indifférents, que les prestiges de la gloire n’aveuglaient

pas au point d’approuver le mal comme le bien, blâmaient les rigueurs inutiles exercées envers un vieillard. Les dévots étaient indignés de voir le chef de l’Église captif, mené de ville en ville. Les royalistes et les mécontents de toute espèce en prenaient occasion de s’exhaler contre l’Empereur; beaucoup de prêtres ne l’appelaient plus que l’Antéchrist. Lorsqu'il était comblé des faveurs de la fortune, un orage de cette espèce ne pouvait l’ébranler; mais, réuni aux autres embarras qu'amenèrent les revers, il contribua à la catastrophe qui les suivit.

Je pensais plus que jamais que Napoléon avait commis une grande faute en faisant le Concordat, et qu’il lui aurait été plus facile de ne pas se donner une chaîne que de la briser après l’avoir forgée. Plus les prêtres et leurs partisans s'agitaient, plus son orgueil était irrité. On exilait, on arrêtait des cardinaux et des prêtres pour leurs relations avec le Pape. Cette persécution faisait plus de bruit qu’elle ne produisait d’effet; le clergé ne tramait pas moins dans l’ombre, et jusque dans les prisons d’État, où l’opinion ne voyait que des victimes d'un sentiment honorable ou excusable.

La dernière fois que j’avais vu l’Empereur, en me parlant de mon département il me parut très irrité contre le clergé et me dit de l’archevêque : « C’est un vieux renard et un athée. » Renard, je le concédai ; athée, je me permis d’en douter ; l’Empereur persista. Il gardait rancune à l’archevêque de ce qu’à son retour du couronnement il était allé à Coppet voir M. Necker qu’il admirait au point d’avoir son portrait dans son alcôve.

Enlevé de Rome, le Pape, dont il semblait qu’on ne savait que faire, avait été conduit à Grenoble. L’Empereur ordonna qu’on le ramenât à Savone. Il coucha à Orange. Étienne, ancien évêque constitutionnel, maintenant curé, vint avec son clergé se jeter à ses pieds. A Avignon, l’évêque, aussi constitutionnel, vint également avec son clergé lui rendre les mêmes hommages. A Aix, le clergé fut moins hardi, quatre ou cinq prêtres seulement allèrent le voir. Un chanoine lui demanda ses ordres pour l’archevêque qui, par hasard ou exprès, se trouvait à Marseille. « Faites-lui mes compliments, » répondit sèchement le

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