CHAPITRE XVII
Pape. Après avoir demandé au colonel de gendarmerie, Boisard, qui l’accompagnait, son agrément, il donna du balcon de son auberge sa bénédiction au peuple rassemblé sur le Cours. A Marseille, dès qu’on apprit qu’il était à Aix, les dévots et les dévotes louèrent tous les voiturins ; le Pape était parti quand ils arrivèrent. Il passa une heure à la Galinière où le ci-devant seigneur le reçut avec des transports de joie. Des mouleurs en plâtre débitèrent beaucoup de médailles à son effigie. Les autorités ne mirent aucun obstacle à ces démonstrations ; elles n’avaient pas été prévenues du passage du Pape. Le colonel Boisard avait des égards respectueux pour son prisonnier. Le Pape disait : « Je suis fâché d’avoir des contestations avec « l’Empereur, mais cela ne m’empêche pas de l’aimer. » Pendant une nuit que le Pape passa à Nice, les habitants illuminèrent.
Nous nous décidâmes à mettre notre fds dans un lycée à Paris pour y continuer ses études. Ma femme l’y conduisit pour présider elle-même à cet arrangement. Elle y prolongea son séjour. Je résolus d’aller la chercher et d’essayer encore si je ne pourrais pas obtenir de sortir de Marseille. J’obtins un congé au commencement de 1810.
Depuis près de six ans que j’étais à Marseille, je n’avais vu Joséphine que rarement dans mes voyages à Paris. Impératrice, au faîte des grandeurs, elle m’avait toujours témoigné de la bienveillance, mais elle ne m’avait plus parlé d’elle, ni des affaires auxquelles, depuis mon absence, j’étais étranger. J’allai la voir à la Malmaison, où elle s’était retirée depuis son divorce. Soit qu’elle eût besoin d’épancher son âme, soit que ma présence renouvelât le souvenir de ses anciennes confidences, en me revoyant elle fut vivement émue et elle m’emmena dans un salon où nous eûmes l’entretien suivant :
« — Eh bien ! mon cher Thibaudeau, vous le voyez, ils en « sont venus à leurs fins... (des larmes l'interrompirent).
« — Vous avez au moins la consolation de vous retirer avec « les regrets de la nation et l’attachement de tous les gens de « bien . . .
« — Je l’espère. Le ciel m’est témoin que ce n’est pas pour « moi que je souffre. Mon Dieu ! je serai plus heureuse dans ma « retraite que je ne l’étais sur le trône. D’ailleurs, étais-je née « pour y monter? Le hasard m’y avait élevée, il m’en a fait « descendre. J’y ai fait tout le bien que j’ai pu. Ce n’est pas ma « faute si je n’en ai pas fait davantage.
« — On vous rend bien cette justice.
« — Mais c’est pour l’Empereur que je tremble. Qui sait où « l’ambition et sa vanité sont capables de le porter? Je vous « l’ai prédit, et depuis longtemps, les flatteurs le perdront.
« Vous le voyez : c’est à qui lui donnera une femme. Encore si « on lui donnait une Française, une bonne et honnête per- « sonne! En manque-t-il donc? S’il lui faut une grande dame,
« n’y a-t-il pas des Montmorency, des familles aussi nobles que « toutes les princesses de l’Europe? Il ne s’agit que d’avoir des « héritiers. Eh bien ! la dernière des bourgeoises est bonne « pour cela si elle est bien élevée. Elle serait plus agréable à la « nation qu’une archiduchesse. Ils parlent d’une Russe, d’une « Autrichienne ; vous savez mieux que moi ce que l’alliance « de l’Autriche a coûté à la France. Il a ici la fille de Lucien, sa « nièce; elle est très bien. Tout est bon, tout, excepté une « étrangère. Je le lui ai dit, mais cela ne servira de rien. Cela « ne fait pas le compte des courtisans.
« — Je suis tout à fait de votre avis. Une Française, c’est ce « qu’il y aurait de mieux ; mais cela ne satisfait pas l’orgueil « de l’Empereur et ne s’accorde pas avec sa politique. Il « méprise trop ces idées bourgeoises. Que vous a-t-il répondu?
« — Il a battu la campagne. 11 a parlé de l’intérêt de l’État, « de la France, de sa politique, et m’a fermé la bouche en me « disant qu’il savait mieux que moi ce qu’il convenait de faire.
« — On s’est adressé à toutes les cours, vous ne l’ignorez « pas. Il épousera une étrangère, un nom, une race.
« — Je ne le vois que trop. Puisse cette alliance ne pas lui « être funeste! Je ne peux me défendre de tristes pressenti-