CHAPITRE XVII
« ments. Une étrangère! Elle livrera les secrets de l’État, elle le « trahira, elle l’empoisonnera.
« — Vous poussez les choses trop à l’extrême. Ce n’est pas « là ce que je crains ; mais la France se trouvera engagée dans « la politique d’une famille étrangère. S’il épousait une petite « nièce de Marie-Antoinette, que deviendrait ce qui reste de la « Révolution? Je préférerais encore une Russe. N’y a-t-il pas « d'ailleurs en Allemagne de petites princesses aussi nobles?
« — Vous n’avez pas d'idée comme il méprise tout cela; il « en est au point de croire qu’il n’y a rien d’assez élevé pour « lui. Enfin, je n’ai plus que des vœux à faire. J’ai rempli ma « tâche ; je crois avoir tout fait pour contribuer à son bonheur, « j’en ai été bien mal récompensée. Comment toute sa famille « s’est-elle conduite envers moi? Que d’intrigues dont j’ai été « témoin! Que d’humiliations j’ai supportées ! Des gens qui se « disaient nos amis ont été les plus acharnés contre moi. Fou- « ché a été un des plus actifs auprès de l’Empereur. On m’a « tout caché jusqu’au dernier moment. Je vous l’avoue, j’ai été « ulcérée de cette indignité. L’avais-je mérité? Ronaparte « savait bien, ils savaient bien tous que je n'aurais pas d’autre « volonté que la sienne. Croyaient-ils que j’aurais assez peu de « dignité pour essayer de rester la femme d’un homme qui vou- « lait me renvoyer? J’aurais préféré la plus affreuse misère. Et « mes enfants, quel rôle leur a-t-on fait jouer ? La nation peut- « elle être dupe de toutes ces comédies? Eugène voulait don- « ner sa démission, se retirer; c’est moi qui l’en ai empêché. Il « a fait le plus cruel de tous les sacrifices... Mais je ne vous « parle que de moi. Et vous et votre femme, comment vous « trouvez-vous ? Êtes-vous contents, heureux ?
« — Qui peut penser à soi lorsqu il s’agit de si grands inté- « rêts? Je suis trop affligé de votre situation, trop inquiet de « l’avenir de la France pour songer à autre chose.
« — J’irai peut-être vous voir à Marseille.
* — C’est le plus grand plaisir que vous puissiez nous « faire.
« — Y êtes-vous bien ?
« — Non. j’y ai eu beaucoup de désagréments. J’y ai servi
« l’Empereur, j’ose le dire, avec un rare dévouement. On m’a « abreuvé de tracasseries et de dénonciations.
« — Je le sais, mais l'Empereur vous estime.
« — J’aime à le croire; cependant il ne m’a pas bien traité.
« 11 a comblé tous mes collègues, et moi je n’ai pas reçu de lui « la moindre satisfaction. Je vous avoue que je suis très dégoûté.
« Je demande à rentrer au Conseil d’Etat pour vivre ici tran- « quille avec quelques amis et soigner l’éducation de mon fds.
« — Vous ne l'obtiendrez pas. Vous avez la réputation d'un « caractère qui ne convient pas aux courtisans, ni à l’Empe- « reur. Il ne faut ici que des flatteurs. Allez, mon cher, restez « tranquille à Marseille, loin de tout ce monde-là. Tâchez d’ar- « ranger votre fortune. Si je voyage, j’irai vous voir. »
Malgré ce conseil, je résolus de faire une dernière tentative auprès de l’Empereur. Étais-je assez dégoûté de préfecture pour désirer si ardemment de revenir à Paris, même comme simple conseiller d’Étatet pour sacrifier un traitement de 50000 francs ! Dans une audience, j’exprimai à l’Empereur mon désir de rentrer au Conseil, soit avec une occupation particulière, s’il voulait me la donner, soit sans cela pour que je puisse au moins acquérir le titre de conseiller d’État à vie. 11 me répondit : « Oui, je « trouve très bien qu’un conseiller d’État qui a été comme vous « préfet pendant six ans rentre au Conseil et y apporte son « expérience. Parlez-en au duc de Bassano. » C’était précisément l’époque où l’on allait arrêter la liste trimestrielle du Conseil. Le duc m’y porta en service ordinaire. Lorsqu’il présenta la liste à l’Empereur, il raya mon nom en disant : « Il « sera plus utile à Marseille. » Ainsi se réalisa la prédiction de Joséphine.
J’informai Siméon de ma déconvenue. Il me répondit : « J’es- « pérais que vos projets auraient plus de succès, mais je vois « que de plus jeunes ont plus de bonheur. Vous seriez mieux à « Paris, vous n'ètes pas mal à Marseille. Puisqu’on veut vous y « laisser, il faut bien que vous y restiez. Il en est ainsi de moi « pour Cassel. Je n’ai jamais voulu prêter de sarment au Roi, « afin de rester conseiller d’État de l’Empereur. A Erfurt, il « avait dit au Roi qui voulait que je passasse définitivement à