CHAPITRE XVII
« son service, que j'avais deux carrières et que je devais les « conserver toutes deux. A la fin de septembre dernier, j’avais « écrit à l’Empereur pour lui exprimer le vœu de rester son « sujet et le prier d’accorder à mes services dont je lui pré- « sentais le tableau, une récompense. On m’a dit que ma lettre « n’avait pas été mal accueillie. En février je lui ai encore écrit « pour le prier de me rappeler s’il ne me jugeait plus utile ici, « et pour lui demander un brevet de conseiller d’Etat à vie. La « réponse est de m’effacer de la liste des conseillers d’État. « L’Empereur ne veut donc plus de moi, et, bon gré mal gré, il « me faudra devenir Westphalien. Il en est ainsi du général « Launay, mon gendre. Il l’est devenu sur la demande qu’à son « insu le Roi en a faite à l’Empereur, et sans qu’il eût ni le « projet, ni le désir de quitter le service de la France et de perdre « le fruit et l’honneur de quatorze campagnes et de plusieurs « belles actions. On n’évite pas son sort. Maintenant, que voulez- « vous que je fasse? Quand j’avais deux carrières, je pouvais « choisir. A présent que je n’en ai qu’une, faut-il bien que je « la suive. Que serais-je à Paris ? Sans que je sache l’avoir « mérité, on m’y a tout ôté. Tout ce que j’ai fait aux Cinq-Cents, « au Tribunat, au Conseil d’Etat est oublié et sans récompense « et sans espérance. Je n’ai point d’alternative et je ne puis que « rester. Les Français ne perdent jamais l’esprit de retour. Mon « désir est d’obtenir dans deux ou trois ans une pension de « retraite et d’aller mourir en France. J’y reverrai mes amis, « mes collègues, tous mieux traités que moi ; mais je sais que « les souverains ne peuvent pas être justes envers tout le monde, « et je n’impute qu’à ma mauvaise fortune les rigueurs que « j’éprouve. Westphalien par force, je n’en serai pas moins « Français d’origine et de cœur et dévoué à l’Empereur que j’ai « servi de mon mieux dans les occasions que j’en ai eues. Moins « on est heureux, mieux on aime ses amis. Notre amie « (Mme Devaines), vous et deux ou trois autres êtes le seul bien « qui me reste. » (Lettre du 3 mars 1810 )
M. de Jouques, sous-préfet d’Aix, se trouva en même temps que moi en congé à Paris. L’ambition l’avait gagné. Il poursuivait une préfecture, un titre. Il avait tout ce qu’il fallait pour
y prétendre, naissance, fortune, expérience de l’administration. Je le secondais de tous mes moyens. Les puissances étaient bien disposées, le ministre Montalivetlui montra de la bienveillance. Le moment n’était pas venu ; je laissai M. de Jouques à Paris, il n’obtint que le titre de baron. Pour le fils aîné d’un marquis, c’était une mince faveur ; il n'en fut pas moins reconnaissant. Pour se grandir, il portait la tête haute et raide. L’Empereur le remarqua et le baptisa du nom de Colloredo. C’est du moins ce que me manda malignement son bonhomme de compatriote, M. de Saint-Vincent.
J’étais sur le point de partir de Paris lorsque la convention de mariage de Napoléon avec Marie-Louise fut signée. Ma femme désirait beaucoup assister à la noce impériale; c’était un spectacle assez curieux. Je demandais et j’obtins une prorogation de congé. Invité comme conseiller d’Etat, j’assistai au mariage civil dans la galerie de Saint-Cloud. Je me trouvai placé auprès du maréchal Masséna. Il était du petit nombre des hommes de la Révolution que les honneurs n'avaient pas trop changés et me témoignait quelque amitié. En attendant la cérémonie, il me racontait des traits marquants de ses campagnes, et comment il avait eu le malheur de perdre un œil dans une partie de chasse impériale, lui qui, disait-il avec une rage concentrée, avait été invulnérable sur tant de champs de bataille. Il était aussi peu que moi partisan de ce mariage avec une Autrichienne. Nous échangeâmes maintes plaisanteries pendant la cérémonie, qui fut froide et triste comme un enterrement.
Pour mon compte, j'en avais assez. Je ne jugeai pas à propos d’aller le lendemain m’entasser dans la galerie du Louvre pour le mariage religieux. Ma femme s’y rendit, j’aimai mieux me faire peuple et rester libre sur le pavé. Je me tins aux Champs Élysées pour voir l’entrée du cortège impérial; il fut réellement magnifique. Je circulai pour observer le public attiré simplement par la curiosité : il ne témoigna ni enthousiasme ni joie.
Parmi les hauts fonctionnaires, je n’étais pas le seul qui montrât de la froideur pour cette alliance et qui conçût des inquiétudes. L’instinct et le raisonnement ne présageaient rien