CHAPITRE XVII
de bon aux hommes de la Révolution. Fouché s’en expliquait ouvertement avec moi. Dans l’attitude de Cambacérès, malgré sa prudence, je voyais de l’embarras et du malaise. On parut reprendre quelque sécurité lorsqu’on vit ces deux personnages, conventionnels et votants, décorés d’ordres autrichiens, et que l’empereur François écrivit à son gendre pour dissiper les alarmes. Sémonville et Fouché m'attestèrent avoir vu la lettre et m’en apportèrent des phrases très rassurantes. Fatigué de la fausse position dans laquelle j’étais à Paris, je retournai à Marseille. Sans cela, il est probable que ma femme et moi nous nous serions trouvés à la fête de l'ambassadeur Schwarzenberg.
Mme Devaines m’écrivit : « Ce fatal bal, qui a causé tant de « malheur et qui pouvait mettre la France dans un deuil incal- . culable, m’a laissé une impression de tristesse que je n’ai
* pas encore pu surmonter. Heureusement l'Empereur se porte « bien. 11 s’est conduit admirablement dans cette funeste nuit; « l’Impératrice a été emmenée assez à temps pour n’ètre pas « effrayée d’un spectacle qui aurait pu être nuisible à sa gros-
* sesse; car il parait sûr qu’elle est grosse, ce qui est un véri-
* table bonheur. J’ai été ravie de vous savoir à Marseille au « moment où j’ai appris cet événement; sans cela, vous et votre « femme vous y auriez été; et qui sait comment vous vous en « seriez tirés ? »
L’archevêque était sérieusement malade à Aix; je faisais demander souvent de ses nouvelles. Il m’écrivit : « Je suis bien « reconnaissant de l’intérêt que vous prenez, ainsi que Madame, « à ma maladie. J’étais bien sûr de votre attachement. Une con- « solation bien grande pour moi dans mon état, c’est de voir
* tous les témoignages d’affection que je reçois continuellement « de mes diocésains. Je prie le Seigneur d’être lui-même leur « récompense et de les combler de ses bénédictions. Soyez heu- « reux, monsieur, c'est le vœu que formera pour vous jusqu’à
* son derrder soupir votre fidèle serviteur. »
Ayant appris qu’il était en danger et ne pouvant aller lui rendre mes derniers devoirs, je lui envoyai ma femme pour laquelle il avait de l’estime. 11 fut très touché de cette attention. « Je vous prie, lui dit-il, de témoigner à votre mari tout le
« regret que j’éprouve de le quitter sans le revoir. Assurez-le « que je suis plein de reconnaissance de tout ce qu'il a fait pour « mon église. Madame, je vous recommande mes prêtres, soyez « leur protectrice auprès de M. le Préfet. »
11 mourut (20 août 1810) en chrétien et en prêtre, sans faiblesse ni momerie, conservant jusqu’au dernier moment de la force d’âme, âgé de soixante-quinze ans. Avant sa mort, le chapitre s’était occupé de ses funérailles, probablement d’accord avec lui, et avait demandé qu’il fût enterré dans la cathédrale. L’Empereur le refusa et gronda le ministre des Cultes (M. Bigot de Préameneu) pour lui en avoir fait la proposition. M. de Cicé n’avait point de fortune ; il n’en fit pas moins un testament. Il légua à M. Baffier, président de la cour d’appel, vingt-cinq bouteilles de vin, cinquante à M. Dubreuil, ancien avocat, un fauteuil à son grand vicaire Blanche, du sucre et du café à une religieuse, à son valet de chambre son mobilier d’Aix et de Marseille, à la charge de payer des legs excédant la valeur de ce mobilier qui ne valait pas grand chose, enfin aux hospices d'Aix 60000 francs, montant d’une vieille créance dont il n’avait jamais pu tirer un sou.
Lorsque Fouché eut échoué dans son projet de réunion des ministères de l’Intérieur et de la Police, son crédit me parut plus que jamais ébranlé. Il ne le croyait pas et je le laissai, en 1809, plein de confiance. Quand je vins à Paris en 1810, je ne fus pas longtemps à m'apercevoir que ses ennemis le travaillaient activement. C’était Semonville, le duc de Bassano, le duc de Rovigo, Dubois, préfet de police, Fiévée, etc., etc. Rovigo disait hautement : « Je le ferai sauter ou j’y perdrai la tète. » Sur le pied de l’amitié et familier avec les deux premiers, je n'étais pas cependant dans leur confidence, mais j'étais, sans le rechercher, témoin journalier de leurs intrigues. Les femmes s’en mêlaient et étaient quelquefois peu discrètes. Le duc et la duchesse de Bassano prenaient le plus vif intérêt à Semonville qui leur faisait une cour assidue. Ses affaires passaient pour être dérangées. Sénateur avec une sénatorerie, entouré d’amis puissants et riches, il me pria, moi, pauvre préfet, de lui prêter