C H A P I T R I-: XVIII
pour loger la canaille. Les distinctions sociales existent jusque dans les prisons et ne finissent pas même dans les cimetières. Les prisonniers n’étaient pas renfermés, communiquaient librement et jouissaient à certaines heures de la promenade sur la terrasse du donjon. Là, leur vue se portait vers la côte ou bien se perdait dans l’immensité de la mer. Pour eux, pas le moindre espoir de se sauver, que laisse au moins le contact de la terre. A la première explosion de la Révolution, cette Bastille de Marseille fut conservée comme établissement militaire. Les divers partis en firent ensuite un établissement d'oppression.
Le préfet était chargé de la police et de l’administration de la prison d’État, l’autorité militaire de la sûreté. Il n’était point informé officiellement des motifs de détention, ni de l’arrivée des prisonniers. J’y trouvai des paysans prévenus de brigandage royaliste et des Corses accusés de complot contre-révolutionnaire. J’y vis amener des condamnés de la conspiration de Pichegru, savoir : Lajolais, Rochelle, d’IIozier, Russillon, etc. Ce n’étaient pas des prisonniers d’État; l’Empereur avait commué leur peine. Ils formèrent le fonds permanent de la prison. Habituellement il n’y avait qu’une vingtaine de prisonniers, quelquefois moins. C’était se donner à bon marché et en pure perte l’odieux du despotisme. Le public était persuadé que les prisons d’État étaient encombrées et dévoraient beaucoup de victimes.
J'allais visiter le château d’If trois ou quatre fois l’an pour examiner l’état des choses et recevoir les plaintes et les réclamations. Les plaintes portaient ordinairement sur la nourriture. C’étaient des gaspillages des commandant et concierge, très répréhensibles mais difficiles à prévenir. Les réclamations étaient fort simples, les prisonniers demandaient leur liberté. Les complices de Pichegru avouaient qu’ils n’y avaient pas droit, qu’ils n’avaient qu’à se louer de la clémence de l’Empereur et se recommandaient à sa magnanimité. Ils me priaient de transmettre à Sa Majesté l’assurance de leur lidélité et de leur dévouement si Elle voulait leur rendre la liberté et leur donner du service. Formule ordinaire du faible flatlant le fort qu’au fond de lame il déteste ! Un conseiller d’État venait chaque année visiter la prison et faisait un rapport à l’Empereur.
Il y avait un mort prisonnier d’État, le général Kléber, assassiné, comme on le sait, en Égypte. L’armée rapporta son corps en France ; il fut déposé dans la chapelle du château d’If. Je l’avais dit à des ministres ; il paraît qu’ils ne se souciaient pas d’en parler à l’Fmpereur. Mon collègue Corvetto étant venu inspecter la prison, je l’accompagnai. Lorsqu’il eut fini, je lui dis : « Je vais vous montrer un prisonnier qui ne parle pas, « mais pour qui parlent l’honneur de la France et l’histoire. » Je le menai à la chapelle et, lui montrant le cercueil : « Le « voilà, o — « Qui est-ce? » me demanda-t-il étonné.
« — Le général Kléber.
« - Comment !
« — Lui-même, détenu ici depuis dix ans.
« — Je vous remercie... Je vous promets d’en parler à l’Em- « pereur... C’est une honte. » En parla-t-il? Kléber resta prisonnier; la Restauration le mit en liberté.
— ( Octobre 1910). Un comte de Choteck vint à Marseille. Alexandre de Laborde, maître des requêtes, me le recommanda comme un jeune homme très instruit, qui voyageait dans le désir de s’instruire encore et qui. de plus, était le fils d’un des seigneurs les plus respectables de la Cour de Vienne. Je lui fis le meilleur accueil ; il se recommandait de lui-même par ses qualités aimables. La préfecture fut comme sa maison pendant le séjour qu’il fit à Marseille. Le comte de Choteck était de Prague, où sa famille tenait un rang distingué. Il nous parlait beaucoup de son pays et, entre autres particularités, des chasses dont il nous faisait des récits prodigieux sur lesquels nous nous permettions d’énoncer quelques doutes. « Si jamais, nous « disait-il à ma femme et à moi, vous veniez à Prague, vous « verriez que je suis encore au-dessous de la vérité. » En nous quittant il se répandit en remerciements de toutes nos politesses, protestant qu’il serait bien heureux de nous les rendre en Bohême. J’étais bien loin, et probablement lui aussi, de prévoir que, cinq ans après, les événements politiques me porteraient dans ce pays. Je parlerai plus loin de mes rapports avec la famille Choteck.