CHAPITRE XVIII
M. Duvoisin, évêque de Nantes, homme de science et d’un bon esprit, désigné pour succéder à M. de Cicé à l’archevêché d’Aix, n’accepta pas. M. Jauffret, évêque de Metz, aumônier de l’Empereur, fut nommé. L’Empereur l’estimait et le donna pour confesseur à Marie-Louise. Nous ne nous connaissions pas personnellement; mais son frère, auteur de livres enfantins à l’imitation de Berquin, lui avait parlé du bon accueil qu’il avait reçu de moi dans plusieurs voyages qu’il avait faits en Provence. Le Pape n’accordant plus d’institution, M. Jauffret ne se présenta à Aix que comme administrateur du diocèse. Succédant à M. de Cicé, sa position était délicate; il se conduisit avec beaucoup de ménagements et de dextérité ; il en avait besoin. Né en Provence même de parents obscurs, il succédait à un prélat dont le titre était incontestable et qui imposait par son rang, son autorité et la longue carrière qu'il avait parcourue dans l’Église et dans l'Etat.
Les chefs du clergé subordonnés à l’archevêque étaient des hommes prudents ; ils ne voulaient pas jouer avec un pouvoir qui ne plaisantait pas. S’ils étaient hostiles, ils dissimulaient et se conduisaient avec décence ; on ne pouvait pas exiger davantage. Ils contenaient quelques jeunes prêtres exaltés qui ne doutaient de rien. Ils n’aspiraient pas à la gloire du martyre, mais ils avaient l’ambition de faire quelque bruit et de s’illustrer aux yeux de la petite coterie de dévotes qu’ils gouvernaient. Loin de chercher l’occasion de trouver les prêtres en défaut, je fermais les yeux sur ceux dont l’imprudence aurait pu motiver l’intervention de la police. Je savais bien qu’on avait des relations avec le Pape à Savone, que dans des conciliabules on agitait avec aigreur les affaires ecclésiastiques. Ces intrigues étaient obscures et ne formaient pas obstacle à l'action de l’administration. La conscription se levait, les contributions se payaient, on chantait dans les églises Domine saloum, fac imperatorem. Les prêtres raisonnables disaient de moi : « Il ne va pas à l'église,
« mais il ne persécute pas. » Dans le cours des longs débats entre le Pape et l’Empereur, mon département n’en fut pas sensiblement agité, grâce à ma tolérance et à l’indifférence publique. En ne donnant pas d’importance à des choses qui ne le méritaient pas, je m’épargnai des contrariétés et des embarras.
Le cardinal Maury fut nommé au siège de Paris, vacant par la mort du cardinal du Belloy. L’Empereur le fit appeler avant la messe, lui dit qu'il était content de sa conduite, qu’il allait lui en donner une preuve; qu’il avait défendu Louis XVI au péril de sa vie (I), qu'il lui demandait la même fidélité, le même attachement; qu’il le nommait à l’archevêché de Paris. Le cardinal, qui ne s’y attendait pas, pâlit, trembla, balbutia, et prêta de suite serment pendant la messe. Le chapitre le nomma administrateur du diocèse.
Un Provençal, l’abbé Dastros, se fit à Paris le champion de la cour de Rome. C’était, m’écrivit son compatriote M. de Saint- Vincent., « un imbécile fort ignorant. Sa piété, quoique sincère, « était dépourvue de lumières; son fanatisme était d’autant « plus dangereux qu'il avait le ton doux et modeste. Il n’avait « été nommé grand vicaire que par la protection de son oncle « le ministre Portalis ». L'abbé Dastros avait obtenu du Pape un bref qui lui donnait une espèce de commission de vicaire apostolique avec des pouvoirs assez étendus. Il s’était mis dans la tète d’empêcher non seulement le chapitre de Paris, mais tous ceux des diocèses vacants de choisir pour administrateurs les évêques nommés par l’Empereur. Il traitait d'intrus le cardinal Maury; il colportait les brefs du Pape. L’Empereur fit arrêter l’abbé Dastros, et son cousin, le conseiller d’État Portalis, fut enveloppé dans sa disgrâce pour avoir eu connaissance de ces brefs et n’en avoir pas averti le gouvernement.
Cette affaire eut du retentissement en Provence. Je reçus l’ordre de faire moi-même une descente chez les grands vicaires du diocèse soupçonnés d'avoir reçu les brefs et d’être disposés
(1) Où l’Empereur avait-il pris cela? L’abbé Maury était émigré lorsque Louis XVI fut jugé et n’offrit même pas de le défendre. (Note de Thibaudeau.)