‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 157 sur 325 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

à les répandre, et d’examiner leurs papiers. Seul et sans aucun appareil, j’allai d’abord chez l’abbé Martin ; je lui annonçai l’objet de ma visite avec la confiance due à un homme d’honneur. 11 fut très touché de ce procédé et répondit qu'il ne prenait pas part aux délibérations de ses confrères résidant à Aix qui administraient le diocèse; que sa correspondance avec eux se bornait aux affaires courantes de l’Église; que, du reste, il croyait pouvoir garantir que, s’ils avaient reçu des brefs, ils n’en avaient fait la matière d’aucune délibération; que pour lui il gémissait comme chrétien et prêtre de ces divisions entre le Saint-Père et Napoléon, mais qu’il ne restait pas moins fidèle aux lois et à l’Empereur. « Monsieur l'abbé, lui dis-je, cela me « suffit, je vous crois, je ne vous ferai point l’injure d’examiner « vos papiers. »

Je partis sur-le-champ pour Aix. J’arrivai très incognito chez l’abbé Arquier, premier grand vicaire et le plus influent par son esprit et son caractère, je lui fis la même déclaration, il me fit la même réponse. Je rendis compte au ministre; les choses en restèrent là.

Je reçus une autre fois l’ordre de faire arrêter à Marseille les prêtres Labruyère, Caries et Gauthier. Labruyère était un homme doux et timide attaché à la chapelle du roi Charles IV. Caries était un boute-feu. Gauthier avait été militaire; c’était un jeune homme, esprit ambitieux et remuant, l’idole des jeunes dévotes. Soit qu’il ne se sentit pas net, soit pour tout autre motif inutile à dire, il ne se trouva pas dans son domicile lorsqu'on s’yprésenta le matin; il n’avait pas couché chez lui et, comme on pense bien, il n’y reparut pas. La police se mit à ses trousses et, après quelques jours de recherches, le dépista chez une de ses dévotes. On le conduisit chez lui pour procéder à l’examen de ses papiers sur lesquels on avait mis le scellé. Pendant cette opération il prétexta un besoin et échappa au commissaire de police qui la faisait, bonhomme à qui l'abbé en aurait revendu de plus d’une façon. II vida le pays et l’on ne s’occupa plus de lui. Dans ses papiers on en trouva qui, impérialement et moralement, n’étaient, pas bien orthodoxes. Après un certain temps, l’affaire de ces trois prêtres se civilisa.

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lje conseiller d’État Portalis fut exilé à Aix, sa ville natale. Mme Devaines fut enchantée de sa disgrâce; elle en voulait à cette famille pour des torts qu’elle lui supposait envers notre ami Simeon. Elle m’envoya un petit sermon sur les affaires religieuses: « Ne sais-je pas mieux prêcher, m’écrivait-elle, que tous

ces cagots, tous ces fanatiques qui veulent troubler le repos « de la France, mais qui, grâce à la fermeté de l’Empereur, n’y « parviendront pas? » Portalis n’était ni de mon époque, ni dans mes principes politiques; nous avions eu peu de relations. Mon amitié pour feu son père et son oncle Simeon ne s’étendait pas jusqu’à lui. Bien qu’à mon avis il eût méconnu tout ce que l’Empereur avait fait pour lui, pour son père, pour toute sa famille, et par conséquent mérité sa disgrâce, je ne partageai pas l’enchantement de Mme Devaines. Quoique tout exilé fût soumis à une surveillance, je n’en fis exercer aucune sur Portalis. Lorsque je le rencontrais, j’avais pour lui les égards que me dictaient mon inclination naturelle et mon respect pour la mémoire de son illustre père.

A cette époque mourut Marie-Joseph Chénier. Mme Devaines m’écrivit (13 janvier) : a On voit des fous de tout genre; pendant « que les uns se rendent coupables poussés par le fanatisme, « les autres jouent d’autres comédies. Ne voilà-t-il pas que le « frère de Chénier, pour ne pas déroger aux principes du « défunt et dans la crainte de soulever sa vilaine âme, n’a « jamais voulu qu’on le présentât à l’église avant de le porter à s Montmartre! »

Ici la haine de la Révolution chez Mme Devaine l’emportait sur sa haine des prêtres. Pendant que j’avais été collègue de Chénier à la Convention, je ne m'étais jamais senti de sympathie pour lui, mais j’avais rendu justice à son patriotisme et à son talent. Depuis que le malheur et la maladie l’avaient accablé, j’avais compati à son sort et je le lui avais prouvé dans diverses rencontres. 11 mourait à quarante-sept ans; c’était une perte pour la liberté et les lettres. Son plus grand tort, à mes yeux, c’était d’avoir proposé à la Convention le décret qui rappela dans sa patrie un des hommes qui devait lui être le plus funeste, Talleyrand.

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