CHAPITRE XVI II
Les affaires de l’administration m’appelaient assez souvent à Aix. C’était pour Fouché et pour moi une occasion toute naturelle de nous voir et de nous entretenir avec confiance de notre situation. Lorsqu’un rayon d’espérance brillait pour lui, il m’en faisait part. Je lui écrivis pour lui souhaiter une meilleure année. 11 me répondit (6 janvier) : « Je te remercie de tes souhaits et « je te prie de recevoir les miens. S’ils sont exaucés, ta position « changera pour devenir plus utile à ta famille et au service de « l’Empereur. Compte sur mon ferme attachement. »
Au mois d’avril, il voulut montrer à ses enfants Marseille et Toulon. Il m’écrivit : « Je pars jeudi matin pour Marseille avec « ma petite famille. Je désire y faire le moins de bruit possible. « Je descendrai à l’hôtel des Ambassadeurs. Le général Dumuy « m’a fait offrir un logement; je n’accepterai rien de personne. « Je ne resterai que le temps nécessaire pour faire voir la ville « à mes enfants et je partirai pour Toulon. J’aurais bien du « plaisir à te voir, ainsi que Mme Thibaudeau. » En effet, il passa comme chat sur braise. Hors cette excursion, pendant tout son séjour à Aix il fut immobile, excepté ses promenades journalières de plusieurs heures. C’était un promeneur infatigable.
Ayant obtenu un congé, je passai à Aix pour me rendre à Paris. Fouché me remit quelques lettres confidentielles et me pria de sonder légèrement le terrain à son sujet. La première fois que je vis Rovigo, je n’eus pas la peine de le provoquer. — i Eh bien, me demanda-t-il, que fait là-bas Fouché? » — « 11 « mange, boit et dort. D’ailleurs, je n’ai pas été chargé de le « surveiller. Je vous ai écrit lors de son arrivée, vous ne « m’avez pas répondu. » — « Qu’il se tienne bien tranquille,
« qu’il ne fasse pas parler de lui; car s’il me fait mettre « dans mes petits souliers... » — « Vous savez que nous « sommes amis; je le regarde comme sénateur dans sa sénato- « rerie. » Rovigo changea de conversation. Je vis que Fouché était toujours un épouvantail pour son successeur.
Dans une de mes audiences de l’Empereur, je trouvai indirectement le moyen de lui rappeler son ancien ministre. 11 me demanda d’un ton de bienveillance : « Comment se trouve le
MÉMOIRES DE A.-C. THIRAUDEAU
duc d’Otrante? » — « Sire, lui répondis-je, je crois qu’il se « trouverait mieux moins éloigné de vous. » — « Ah 1 ah! il « aimerait mieux Ferrières qu’Aix », et il changea de conversation. L’Empereur me parut assez radouci.
Je me trouvai à Paris pendant le baptême du roi de Rome et les fêtes données à cette occasion. Bien qu'invité partout comme conseiller d’Etat, j’y pris très peu de part. Je n’avais pas un grand goût pour ces sortes de réjouissances que l’étiquette rendait fatigantes et ennuyeuses. D’ailleurs, je n’avais pas assez à me louer de l’Empereur pour faire le métier de courtisan.
Dans une audience, je ne pus m’empêcher de me plaindre de la manière dont il me traitait, ce que je ne pouvais attribuer qu’à des préventions dont j’ignorais la cause et qui m’étaient extrêmement pénibles. « Vous vous trompez, me répondit-il, je « n’ai pas de préventions. Si j’étais mécontent de vous, croyez- « vous que je me gênerais pour vous le dire? » — « Certaine- « ment, Sire, je ne le crois pas. Ainsi, Votre Majesté m’encourage « à lui représenter qu’Elle a donné des dotations à tous les « conseillers d’Etat et à plusieurs préfets, qu’Elle ne m’a pas fait « cette faveur. » — « Comment, vous n’avez pas de dotation? » — « Votre Majesté le sait aussi bien que moi. » — « Non, je ne « le savais pas : c’est un oubli; cela se fera. » Et il changea de conversation. Je rapportai ces paroles de l’Empereur à mes amis, au duc de Bassano, à Regnaud de Saint-Jean-d’Angély, qui étaient en situation de les lui rappeler. Le firent-ils? Toujours est-il que je n’eus point de dotation, pas même celle de simple soldat.
L’Empereur me trompait ou voulait me tromper et ne me disait pas le fond de sa pensée sur moi. Je ne sais pas pourquoi, suivant son expression, il s’en gênait, mais certainement il s’en gêna. Je me rappelais les dernières prédictions que me fit Joséphine lors du divorce. Je passai condamnation, je ne conservai plus d’espoir.
Quelques jours après cette audience, il y avait fête dans le parc de Versailles. J’y étais confondu dans la foule, donnant le bras à une femme, avec mon fils et son précepteur. L’Empereur se promenait en calèche avec l’Impératrice. Je me trouvai sur