CHAPITRE XVIII
son passage, je me découvris, il m’aperçut; il y avait dans son regard une sévérité dont j’ai toujours gardé le souvenir.
Je retournai dans mon département on ne peut pas plus dégoûté de la cour, guéri radicalement du peu d’illusions qui m’était resté et ne conservant plus d’espérance d'être rappelé à Paris. Je m’arrêtai à Aix pour causer avec Fouché; il fut très flatté de donner quelque inquiétude à Itovigo qu’il traitait du haut de sa grandeur comme un petit garçon. Il fut bien plus flatté des paroles de l’Empereur et surtout du ton dont il les avait prononcées. Il me remercia de ce que j’avais si bien exprimé son vœu et me parut rempli de belles espérances.
Fouché profitait de son séjour à Aix pour arranger la dotation de sa sénatorerie. Elle n’avait pas d’habitation; je m’étais occupé de lui en procurer une. Un décret transféra le siège de sa sénatorerie à Toulon, comme la ville la plus importante de son arrondissement, apparemment sous le rapport militaire, autrement après Marseille. Les habitants d’Aix furent affligés de perdre cet établissement, surtout la noblesse dont Fouché avait fait la conquête. Il m’écrivit qu’il regrettait beaucoup la société de cette ville et mon voisinage, mais qu'il fallait se conformer à la volonté suprême.
Bien que Itovigo menaçât Fouché s’il faisait parler de lui, il n’en perdait pas l’occasion; seulement il savait bien choisir. Ainsi, pour célébrer à Aix le baptême du roi de Rome, il fit donner une représentation des diableries et mascarades du roi René. Nommé par l’Empereur commissaire pour l’installation de la cour impériale, Fouché donna la plus grande pompe à cette solennité. 11 y invita toutes les autorités; on inaugura un buste en marbre de Napoléon dont il fit présent à la cour. Il prononça un discours pour célébrer la gloire et les immortels travaux du fondateur auguste de l’Empire. Le soir, il donna dans ses salons une magnifique fête, ouverte par une cantate du sous-préfet de Jonques, et dont le Moniteur publia une relation.
Peu de temps après mon retour de Paris, l’Empereur leva l’exil de Fouché. Il m'écrivit, le 28 août : « Tibi soli. Je ne puis « consentir à te faire un secret de mon départ. Tu m’as accueilli
« avec trop d'amitié, à mon arrivée dans ton département, pour « que je puisse le quitter dans cette circonstance sans te faire « mes adieux. Je pars lundi ou mardi, n’en dis rien et n’en « écris rien à personne ; il importe que j’arrive sans ètreannoncé. « Compte que tu as pour la vie un ami qui ne t’oubliera pas et « qu'aucun événement ne pourra changer. Je t’embrasse de tout « mon cœur. »
Je lui répondis que j’irais le voir avant son départ. Il m’écrivit (30 août ) : « Je t’attends samedi soir. Je suis forcé d’avan- « cer le moment de mon départ; je pars dimanche matin. « L’emballage de mes effets fait beaucoup causer ici; les uns « m'envoient en mission auprès du Pape, les autres à Rome, « quelques-uns à Toulon. Des lettres de Paris annoncent que « j’y suis attendu. Je me proposais de quitter Aix sans qu’on « s’en fût aperçu; mais ma femme désire m’accompagner, il a « bien fallu des préparatifs. »
Je me rendis à Aix. Fouché n’avait obtenu que la permission d’aller dans sa terre de Ferrières; mais c’était, suivant lui, un premier pas qui devait le conduire à Paris et peut-être... Il me renouvela les protestations les plus fortes de sa reconnaissance et de son amitié.
J’appris par Mme Devaines (4 octobre) que Fouché n’avait pas vu l'Empereur et était allé directement à Ferrières; qu’un de ses obligés ayant témoigné au duc de Rovigo le désir de l’aller voir, le ministre lui avait répondu : « Ce n’est pas à lui « que nous nuirez. » L’obligé se le tint pour dit et n’y alla pas. « D’après cela, ajoutait Mme Devaines, vous jugez du degré de e faveur où il est. Plus que jamais les morts ne reviennent « pas. »
A mon dernier voyage de Paris, en passant à Aix, je n’avais pas pu voir le sous-préfet, M. de Jouques, il était à sa campagne. Je lui écrivis pour lui offrir mes services. Il me répondit :
« J’accepte avec la plus vive reconnaissance l’offre obligeante et « aimable que vous voulez bien me faire. Vos bontés pour moi « ne peuvent cpie m’être infiniment précieuses et utiles, et « quand elles n’auraient, faute d’occasion, d’autre avantage « pour moi que celui de confirmer le ministre de l'Intérieur