CHAPITRE XVIII
« dans les intentions favorables qu’il m’a témoignées, je join- « drais cet avantage à tant d’autres que je dois déjà à vos bontés. « Présenté par vous, je suis entré, il y a cinq ans, dans la « carrière administrative, et j’y ai débuté par une place impor- « tante et particulièrement avantageuse et agréable pour moi. « Elle avait d’abord dépassé mes espérances, et elle a assez « longtemps borné mes vœux. Peut-être n’en fussent-ils pas « sortis si des circonstances dont vous fêtes témoin à Paris, et « auxquelles vous-même vous eûtes la plus grande part, en me « plaçant à la veille, qui a toujours été depuis sans lendemain, « d’avoir une belle préfecture, ne m’en eussent fait naître le « désir. Depuis lors, les comtes Cretet et Montalivet n’ont cessé « de me présenter avec les notes les plus favorables, et de « nourrir par là un désir qui n’est pas éteint et des espérances « qui ont toujours été trompées par l’événement. Voilà donc « ma position politique, je n’ai d’autre désir que d'obtenir une « préfecture, quelle qu’elle soit, dans l’intérieur de l’ancienne « France, ou dans l'Italie dont je connais les mœurs, la langue « et dont j’aime le sol et le climat. »
Les circonstances que me rappelait M. de Jonques étaient son voyage de l’année précédente à Paris. Quoiqu’il n’eût pas réussi, il ne se découragea pas. Pour lui, l’exil de Fouché à Aix fut une circonstance heureuse. 11 eut là un témoin de son zèle et de son dévouement pour tout ce qui intéressait le service de l’Empereur. Bien que Fouché fût exilé, son suffrage n’était pas sans inlluence. Je secondai de toute la mienne l’ambition de M. de Jouques, il ne fallait qu’une occasion.
Par le décret du 5 août 1810, dit de Trianon, les droits d’importation sur les denrées coloniales avaient subi une augmentation telle qu’on n’en avait jamais vu une semblable. Par exemple, certains cotons étaient taxés, par quintal métrique, à 800 francs, le café à 400 francs, le sucre à 400 francs, l’indigo à 000 francs, et tout le reste dans cette proportion. Le but de cette augmentation était autant fiscal qu’hostile au commerce anglais. Elle offrait d’immenses primes à la fraude. 11 fallut lui opposer des moyens proportionnés de répression. Les navires furent soumis à la visite rigoureuse des commissaires de police
et il fut créé des cours prévôtales et des tribunaux des douanes. Aix eut une cour et Marseille un tribunal. Ce fut le refuge d’anciens magistrats fort peu capables ou ennemis de la Révolution et d’individus placés par la faveur. On vit le singulier spectacle du président d’une cour jugeant des matières civiles siéger avec l’épée. La place de grand prévôt à Aix fut donnée à un jeune homme, M. Isoard, protégé par Madame Mère et le cardinal Fesch, et dont les mœurs douces contrastaient avec le glaive dont il était armé. Le procureur général fut M. de Fortis, maire d’Aix, que j’avais présenté et fortement recommandé; honnête homme, éclairé, il méritait cette récompense pour le zèle et le désintéressement avec lesquels il avait rempli ses fonctions, et il en avait besoin. Il n’avait pas encore reçu sa commission qu’il fut saisi d’une autre ambition. Je n’en parle que pour donner une idée de ce que des nobles pensaient alors de l’ancienne noblesse et de la nouvelle. Il m’écrivit, le 13 février 1811 :
« Les bontés que vous avez toujours eues pour moi m'auto- « risent à m’adresser à vous avec confiance. C’est, j’ose me « servir de ce terme, un conseil d’ami que je vous demande. « Si l’opinion conserve encore quelques vestiges de noblesse « sur ceux qui jouissaient de cet avantage avant la Révolution, « nul doute non seulement qu’il n’en reste plus d’autre que « celle que l’Empereur a établie, mais qu’à la prochaine géné- « ration on n’en connaîtra plus d’autre. Si dans la monarchie « actuelle qui tous les jours se rapproche davantage de celle « d’autrefois, la classe noble n’est pas privilègiée . elle sera du « moins distinguée, et c’est un avantage qu’un père de famille « doit autant qu’il peut ménager à ses enfants. Je ne suis pas « assez riche, à beaucoup près, pour établir un majorât... « Ainsi, si je désire un titre, c’est plus que tout autre celui de « Chevalier. Tout modeste qu’il est, je pourrais le rendre trans- « missible, et c’est ce queje désire. Mais ce titre est, au moins « jusqu’à présent, exclusivement attaché à la qualité de légion- « naire. C’est donc, indépendamment du prix que j’y mettrais « d’ailleurs, la décoration de la Légion d’honneur que je vou- « drais solliciter. Il est peut-être indiscret, après avoir été