CHAPITRE II
dit que la matinée s’était passée en explications. Beau-frère de Bernadotte, Joseph s’était attaché à tout raccommoder. La discussion avait été pénible. On était convenu d’étouffer cette tentative du parti jacobin; elle fut peu connue. Des tribuns dévoués proposèrent au Premier Consul d’ajourner indéfiniment les séances du Tribunat; il s’y refusa. « Lorsqu’on a i comme moi, dit-il, le premier pouvoir, qu’on ne l'a obtenu ni « par droit de conquête ni par droit de naissance, il faut tou- « jours être appuyé par les autorités constituées. »
Mécontent de Fouché, le Premier Consul demanda à Talleyrand un bon ministre de la Police; il refusa de lui en indiquer un, à cause de sa position vis-à-vis de Lucien et de Fouché. On parla de trois candidats, Pontécoulant, Beugnot et moi. Mme Devaines pria Talleyrand de m’appuyer; il lui promit de le faire la première fois que Bonaparte reviendrait sur ce sujet. Il n’en fit rien. D’ailleurs, tout s’arrangea, il n’y eut pas de changement de ministre. Jamais Talleyrand n’aurait parlé pour moi. J'avais refusé à son amie, Mme de Staël, de demander à la Convention le rapport du décret rendu contre lui; ce fut Chénier qui s’en chargea. Talleyrand était revenu en France pauvre comme Job, il ne s’en cachait pas. Je m’étais trouvé très souvent avec lui chez des amis communs. Quoiqu’il fît le bon garçon, je ne voulus pas me lier avec lui parce qu’il était prêtre défroqué et grand seigneur. Je ne le vis presque plus lorsqu’il fut nommé par le Directoire ministre des Relations extérieures. Quelque temps avant le 18 fructidor, Mme de Staël me mit aux prises avec lui pour m’entraîner du côté du Directoire; je résistai. C’en était assez pour que je ne fusse pas dans ses bonnes grâces.
Le 18 Brumaire avait suspendu momentanément le cours des intrigues et des machinations des Bourbons et de l’Angleterre depuis le commencement de la Révolution. Dès que, dans leur entrevue avec Bonaparte, les chefs royalistes se furent assurés qu'il n’entendait pas travailler à une restauration, ils renouèrent leurs trames et projetèrent de l’assassiner. Leurs papiers furent saisis ; il se sauvèrent. C'étaient Ilyde de Neuville, Ferrand, Dutheil, Duperron, Bourmont, des chouans, des émigrés, des
intrigants agissant de concert avec le gouvernement anglais et les Bourbons. Trois conseillers d'État, Emmery, Champagny et Chaptal, furent chargés de l'examen de cette affaire connue sous le nom de Conspiration anglaise. D’après toutes les pièces saisies, la conspiration n’était pas douteuse. Emmery fit le rapport. « Point de carmagnole, m’écrivait Laborie, rien que la « vérité. Gredins,, voleurs, gibiers de potence. Il faut une « adresse de cette seconde ville de France. Indignation, intérêt, « sécurité qu’inspire la conviction de l’impossibilité du succès « de pareils projets. Vous voyez l’esprit. Vite 1 » Laborie, qui inclinait vers les Bourbons avant le 48 Brumaire, était devenu fougueux bonapartiste. La découverte de cette conspiration releva les actions de Fouché et dérangea les projets de Lucien qui poursuivait avec ardeur le renvoi de ce ministre.
Une association, organisée dans le Midi sous le nom d 'Institut philanthropique , pour le renversement du Directoire et le rétablissement des Bourbons, et recevant son impulsion de Y Agence dite d’Augshourg, avait un comité à Bordeaux. Ses membres furent arrêtés et les papiers saisis; c’étaient des hommes obscurs, sans consistance, dont le principal était un abbé Lafon. Le gouvernement n’usa pas de rigueur; après quelques mois de détention, la liberté leur fut rendue. C’était ce même abbé Lafon qui, en 4812, joua un rôle important dans la conspiration de Malet.
Scandalisé de ce que le Premier Consul d’une République telle que la France eût écrit directement au roi pour lui proposer la paix, le gouvernement anglais rejeta cette proposition; il fallut de nouveau se préparer à la guerre. Le Premier Consul ordonna la formation d’une armée de réserve. 11 écrivit aux préfets pour stimuler leur zèle. 11 y eut de l’élan en France; le département de la Gironde ne resta pas en arrière. Cependant la jeunesse bordelaise ne se pressait pas de s’enrôler dans le corps des volontaires qui se formait sous la direction du général Mathieu Dumas. Comme force militaire, ce corps était sans importance, il blessait même les idées d’égalité qui régnaient dans l’armée. Le Premier Consul voulait lier les hautes classes de la société à son gouvernement et donner une