CHAPITRE XVIII
« placé aussi avantageusement que je le suis, de demander « quelque chose. Mais mes motifs, qui pourraient être exposés,
« ne déplairaient pas peut-être à l’Empereur, en lui prouvant « que nous sommes bien loin, comme on a eu l’injustice de « nous en accuser, de ne pas faire des litres qu’il a créés tout « le cas qu’ils méritent. »
A la fin de 1809, le commissaire général de police découvrit que le parti anarchiste avait renouvelé ses complots de l’an III. Depuis quelques années, Barras avait acheté le domaine des Aygalades, charmante habitation à une lieue de Marseille, plutôt faite pour la retraite d’un sage que pour un antre de conspirateurs. Il y demeurait habituellement et faisait des excursions à Foz, dans le Var, chez sa femme, et à Montpellier sous prétexte de santé, accompagné de son cousin Pierre Barras et d’Avis, son ancien aide de camp. Giraud, Jaume, Bergier, tout ce qu'il y avait d’un peu marquant dans le parti, formait sa société habituelle. Elle s’était augmentée du général de brigade Guidai, qui figura ensuite dans la conspiration de Mallet, d’Alexandre Ricord, exilé de Paris, et du lieutenant de la marine marchande Charabot. Le jour de la fête patronale du village, Barras donna à tout ce monde-là un dîner, qui fut extrêmement remarqué à cause du choix des convives. Leur joie bachique parut sinistre et menaçante. Pendant six mois, c’està-dire jusqu’au printemps de 1810, on recueillit les faits suivants : Depuis l’établissement de l’Empire et le couronnement de l’Empereur, qui les avaient extrêmement irrités, les anarchistes n’avaient pas cessé de conspirer. Leurs loges maçonniques étaient devenues des clubs politiques, on y prodiguait à l’Empereur, dans les chants et les discours, les noms de tyran et d’usurpateur, on avait mutilé son portrait à coup de poignard.
Giraud, lisant un jour le Moniteur où il était question d’une nouvelle conscription, dit : « Le tyran veut encore des soldats, « tant mieux; nous aurons leurs parents pour nous. Il veut « anéantir la puissance du Pape, nous aurons les prêtres. Quand « nous rencontrons un royaliste, nous lui parlons de rétablir « l’ancien régime. Il y a six ans que je conspiie contre ces « quatre pouilleux (les quatre Bonaparte), mais il faut de la
MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU
« prudence. » Ailhaud fils composa un discours contre l’Empereur et le lut à Barras qui le trouva très bien. On se flattait que l’ex-directeur monterait à cheval quand le moment serait venu. 11 était enragé du mariage de l’Empereur avec une archiduchesse.
Le Languedoc et le Yar étaient bien disposés. Le parti avait des liaisons avec quelques prêtres. A l’entendre, tout ce qui était mécontent était avec lui. Il se vantait donc d’avoir recruté le général Puget de Barbantane qui demeurait dans la commune de ce nom, sur les bords de la Durance, et le général Monnier de Cavaillon, tous deux disgrâciés. 11 comptait sur la coopération de régiments espagnols qui étaient en garnison à Aix et à Avignon. 11 espérait que dans peu la France serait comme l'Espagne. Il disait hautement que les patriotes et les royalistes étaient d’accord, qu’on était en relations avec les croisières anglaises, qui feraient un débarquement. Giraud était chargé de la correspondance avec elles. Il faisait des voyages fréquents dans le Yar, dans les Alpes-Maritimes, le Languedoc et jusque dans le Lyonnais. On espérait qu’il y aurait bientôt une guerre en Russie, et tandis que l’Empereur serait au dehors, on le travaillerait au dedans. On attendait dans le Midi le signal qui devait être donné de Paris où l’on avait des correspondants. On ne parlait que d’assassiner les principales autorités, de piller les caisses publiques et les riches ; on devait mettre en liberté le prisonniers du Château d’If, presque tous royalistes, et s’associer jusqu’aux forçats de Toulon. On fabriquait des poignards, des proclamations étaient imprimées. On parlait avec un vif intérêt et un grand mystère d’un Arena de Corse, qui opérait tantôt dans cette île, tantôt à bord des Anglais.
D’après les propos des gens du parti et les rapports de police, tout aboutissait à Barras. Il avait dit : « Si le peuple est tout à « moi, je suis tout au peuple. Je suis toujours disposé à servir « la cause des patriotes... 11 y a à Paris des plans pour arriver « à un gouvernement plus populaire; je vous tiendrai au eou- « rant. »
Quelques-uns des subalternes qui s’étaient livrés aux déclamations et aux menaces qu’on vient de rapporter, en conve-