CHAPITRE XVIII
naient dans leurs interrogatoires ; mais les chefs niaient tout, s’indignaient de ces imputations et se justifiaient surtout par l’invraisemblance de semblables complots.
Un nommé Chassoulier, initié dans la conspiration, rendait à la police un compte exact de tout ce qui se disait dans les réunions des conjurés, mais on n’avait que son témoignage; on se borna donc à continuer d’éclairer leurs menées.
Le mauvais accueil fait par le ministre de la Police aux premières révélations de l’an XIII n’était pas encourageant. Quoi qu’il n’y eût pas de preuve légale de la conspiration : ou il n’y avait rien d’écrit, ou la correspondance se faisait verbalement par des messagers, ou les chefs se tenaient très soigneusement à l’écart et ne communiquaient qu’avec un petit nombre d’initiés, on ne pouvait se dissimuler qu’il n’existàt des intrigues criminelles, très animées, et dont l’influence pernicieuse se faisait sentir sur les basses classes du peuple, ébranlait leur confiance dans le gouvernement et les préparait insensiblement à la sédition.
Pendant tout le reste de 4810, ce furent les mêmes menées et les mêmes propos. Le parti recrutait tout ce qu'il y avait de mécontents, des officiers napolitains détenus au fort Saint-Nicolas, jusqu’à des chefs du brigandage soi-disant royaliste auxquels on avait fait grâce. L’impatience des subalternes était à son comble. On leur promettait de mois en mois d’éclater. On leur avait dit que ce serait pour le 15 août, jour de la fête de l’Empereur, mais il y eut encore contre-ordre. « L’aiïaire n’est pas mûre, dit « Giraud, c'est dommage ; le préfet donne un grand bal ce « jour-là, nous les aurions tous empoignés. Je passerai ce jour « d’horreur à la campagne, je ne veux pas rester à la ville. » —
« C'eut été un beau coup, lui dit Cafïarel, si l’affaire avait eu lieu « aujourd’hui. » — « Oui, répondit Giraud, nous en faisions « une boucherie et, avec un peu de chaux vive, tout cela eût été « promptement consumé. » Alors, continuant de parler : « Tout « le Midi est dans l’affaire. Marseille, comme ville principale,
« commencera. La Corse en veut encore plus que la France à ce « brigand, on ne peut pas se lier à Paris. Il y a beaucoup de « braves gens, mais ils n’osent pas bouger. Il y est arrivé beau-
« coup de troupes depuis le renvoi de Fouché. Les chefs sont « choisis à la fourchette et payés au poids de l’or. »
Chassoulier tomba malade au mois de janvier 1811 et mourut quelque temps après, en chargeant sa femme d’aller confirmer tous les rapports qu’il avait faits, ce dont elle s’acquitta. Dès lors toute communication avec les conspirés fut momentanément interrompue.
Le commissaire général, qui, malgré sa conviction, n’osait plus agir de lui-même, me pressait de concourir avec lui aux mesures que semblait exiger cette situation. J’écrivis donc au ministre de la Police Savary (avril 1811) qu’on ne pouvait cependant pas mépriser de tels éléments de troubles et de désordres. Le ministre répondit : « Je n’ai aperçu que des « choses vagues, des propos condamnables, des désirs crimi- « nels, mais ni commencement de projets, ni aucune preuve que « ces misérables aient cherché des moyens de mettre à exécution « leur volonté de nuire. Il n’existe jusqu’à présent aucune pièce, « aucune correspondance, aucune probabilité. Toutes ces consi- « dérations me font penser qu'il y a beaucoup d’exagération « dans ce qui a été déclaré, et il serait fâcheux qu'on donnât à « cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite. Il ne faut « pas que sous le règne de Sa Majesté on puisse croire facile- « ment qu’on pût former des complots contre la sûreté de l’État ; « il faut au contraire qu’on se persuade que cela est impossible, « et que, s’il y avait un audacieux assez insensé pour concevoir « une telle idée, il serait sur-le-champ découvert et puni. L’au- « torité locale doit toujours avoir cette pensée et concourir à la « propager, c’est d’après cette manière de voir qu’il convient « de donner une direction à l'affaire qui fait l’objet de votre « lettre. »
Le ministre autorisa cependant l’arrestation de trois conjurés, entre autres de Giraud. Le commissaire général de police les interrogea. Caffarel, avec qui Chassoulier avait eu des relations suivies, avoua tout et chargea surtout Giraud. Il déclara qu’une expédition de vins, faite par Guidai, n’avait pas eu d'autre objet que d’aller à bord des Anglais ; que le patron Furcon avec son bateau servait Giraud pour la correspondance avec l’ennemi,