‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 174 sur 325 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

Les croisières ennemies bloquaient les ports, serraient de près les côtes, interceptaient toute navigation, faisaient des descentes pour détruire les batteries et s’emparer des convois pendant leur relâche. Elles se portaient rapidement d’un point à l’autre, on n’e'tait nulle part en force pour résister, le peu de troupes qu’on pouvait réunir arrivait toujours trop tard, seulement lorsque le mal était fait et que l’ennemi s’était rembarqué. 11 jetait sur les côtes des écrits injurieux pour le gouvernement et provoquant à la révolte. Cet état de choses facilitait l’espionnage de l’étranger et exaltait l’audace des mécontents.

Le commissaire général de police et moi rendions exactement compte au ministre de tout ce qui se passait. Nous pensions qu’il était convenable et prudent d’éloigner du pays les principaux du parti, mais le ministre ne persistait pas moins dans son système d’incrédulité. 11 m’écrivit le 10 août : « Je me suis « fait rendre compte de cette affaire depuis son origine, etl’exa- « men particulier que j’en ai fait m’a démontré qu’en 181 2 comme « en 1811, et en 1811 comme en l’an XIII, il n’y avait jamais eu « l’apparence de conspiration; qu’on avait toujours donné trop « d’importance à quelques misérables qui avaient figuré dans les « temps orageux de la Révolution et qu’on supposait peut-être à « bon droit avoir des idées contraires à l’ordre de choses actuel.

« J’ai toujours été frappé de voir que malgré les instructions « faites à chaque période par la police de Marseille, quelque volu- * mineuses et quelque soignées qu’elles aient été, elles n’ont « jamais produit, je ne dis pas des preuves, mais même des pro- « habilités de complot, et il n’y a jamais eu d’autre résultat que » les soupçons de mécontentements manifestés dans l’obscurité.

« Au surplus, ces sortes de délits sont prévus par le Code pénal. « Lorsque la police a découvert des trames ou des complots de « cette nature, et que l’ensemble des faits lui paraît offrir des « preuves ou de grandes probabilités, c’est aux tribunaux à con- « tinuer l’instruction et à appliquer les peines déterminées par le « Code. Mais ce n’est pas ici le cas; il n’y a lieu qu’à continuer « les mesures de surveillance déjà prescrites.

« A l’égard de l’ex-directeur Barras, qui est présenté comme « étant le point de mire des agitateurs, je dois vous faire observer

« que j’ai été étonné de la légèreté avec laquelle on proposait des * mesures de police à son égard, attendu que l’on convient que « sa conduite ne donne lieu à aucune plainte et qu'il ne figure « dans cette affaire qu’en raison de quelques prétendus propos & qui lui sont étrangers et meme qui sont loin d’être avérés. »

En effet, Barras ne cessait pas d’être très circonspect; il ne laissait échapper aucune parole, il ne faisait aucunes démarches qui pussent le compromettre; mais h ensemble de sa conduite n’en était pas moins propre à donner contre lui les plus grands soupçons. Il n’avait aucun rapport avec les autorités, auxquelles il n’avait jamais fait une visite (excepté le général Cervoni); il était notoirement mécontent et en avait ostensiblement toute l’attitude. Aux Aygalades, il continuait à passer sa vie avec Bergier, Jaume, Giraud et fout le parti. Il les recevait, leur donnait habituellement à manger et parfois de l’argent. Il continuait ses voyages à Montpellier, en Languedoc et dans le département. du Var. Malgré ces faits, le ministre s’étonnait que Barras parût suspect aux autorités locales!

Du reste, le ministre Savary, comme on l’a vu par les termes de sa lettre, paraissait avoir d’autres principes que son prédécesseur Fouché. Celui-ci voulait qu’on traitât administrativement ces soldes d’affaires; celui-là décidait qu’elles devaient être poursuivies devant les tribunaux. Il était dans la règle, mais elle ne fut jamais suivie sous l’Empire.

L’autorité s’occupa donc à suivre exactement les progrès du complot, à surveiller les côtes pour empêcher les communications du parti avec l’ennemi, ou pour en acquérir la preuve. On était constamment en haleine et sur la défensive. Pour mon compte, malgré les menaces qu’on me faisait dans les lettres anonymes, et malgré les rapports de police d’après lesquels on devait s’emparer de moi et du général Dumuy dans nos campagnes, je n’avais d’inquiétudes sérieuses ni pour moi, ni pour le gouvernement. J’allais et venais, suivant mon habitude, à la ville et à la campagne, de nuit et de jour, accompagné d’un seul domestique, et le plus souvent seul et sans armes. Il n’entrait pas dans ma pensée qu’un mouvement en Provence pût avoir des résultats sérieux pour YEmpire , mais je savais que

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