C II A PITRE XX
les effets de la moindre tentative seraient, au dehors et au dedans, grossis par la renommée; que l’Empereur, qui était en ltussie et qui tenait avec raison à ce que, pendant son absence, l'intérieur fût à l’abri de toute agitation, en aurait eu beaucoup d'humeur; qu’il en ferait des reproches au ministre de la Police, qui ne manquerait pas de rejeter le tort sur moi et de me sacrifier. J’étais bien fatigué de ma place, mais je n’aurais pas voulu la perdre à la suite d’un événement qu’on aurait imputé à ma faiblesse ou à mon imprévoyance. Ce sont de ces taches qui, à quelque parti que l’on appartienne, ne s’effacent jamais entièrement. Les ennemis les font ressortir, et les amis eux-mêmes les imprègnent sur la réputation en cherchant à les effacer. On en a vu beaucoup d’exemples. 11 vaut cent fois mieux avoir un tort réel que de se trouver innocemment sous le poids d’un événement malheureux.
Un incident imprévu vint jeter le plus grand jour sur les complots auxquels le ministère n’avait pas voulu croire. Le lieutenant de marine marchande Charabot, qui avait été signalé comme ayant conduit le général Guidai aux croisières anglaises, avait un fils (Joseph), aspirant de marine de deuxième classe, qui avait été fait prisonnier des Anglais et relâché par eux en 1811. Dix prisonniers américains ayant déserté, le Hjuillet 1812, de la frégate anglaise Lundaunler, le commissaire général les avait interrogés pour savoir s’ils n’avaient pas vu des Français à bord de cette frégate; ils avaient déclaré y en avoir vu venir plusieurs, et parmi leurs signalements il y en avait un qui s’appliquait à Charabot fils. Des ordres furent donnés par le commissaire général pour le rechercher et l’arrêter. Des agents de police le saisirent, le 21 août, à huit heures du soir, à une batterie de la cote où il était avec Giraud que, grâce à un malentendu, ils n’arrêtèrent pas. Charabot fils, interrogé, nia tout; mais, confronté avec les matelots américains, il fut parfaitement reconnu par eux pour être un des Français qui étaient venus plusieurs fois à leur bord. Un de ces matelots déclara même avoir fait partie de l’équipage qui avait ramené une nuit Charabot fils de la frégate à la côte.
Bien que dans une situation faite pour absorber toute son
attention, l’Empereur attacha à celte affaire plus d’importance que les ministres. Lorsqu'il en fut instruit, il venait d’évacuer Moscou. Il ordonna, par un décret du quartier impérial de Forninkoé, que Charabot fils, prévenu d’espionnage, serait traduit devant une commission militaire, pour être jugé conformément aux dispositions du décret du 17 messidor an XII. Le décret de l’Empereur était du 22 octobre et, le 23, éclatait à Paris le complot de Malet.
Mais, avant de raconter le jugement de Charabot fils, qui n’eut lieu qu’en février 1813, et de rapporter les révélations importantes qu’il lit alors, il est nécessaire de suivre le fd des événements qui se passèrent à Paris et en Provence.
Le commissaire général fut informé par le maire de Nîmes que, le 14 septembre, il y avait eu une réunion d’anarchistes; qu’on y avait parlé d’un mouvement qui devait avoir lieu incessamment à Marseille et s’étendre en Languedoc. D'après tous les rapports, le parti annonçait en effet une explosion prochaine. A cette époque, l’autorité eut une alerte. De la campagne que j’habitais pendant l’été, de la Capelette, je venais tous les jours à la ville pour mon travail. Le dimanche 4 octobre, j’avais à dîner une douzaine de personnes. A sept heures du soir, on était encore à table, lorsqu’on vint m’annoncer qu’un mouvement avait éclaté à Marseille et que le général était arreté. On courut aux informations; il n’en était rien arrivé, le plus grand calme régnait dans la ville. A dix heures, on m’apporta une lettre du commissaire général de police ; il écrivait qu’ayant su le matin par des rapports que les anarchistes se proposaient de faire un coup dans la journée, il avait pris toutes les mesures nécessaires pour éclairer leurs démarches et réprimer leurs tentatives; qu’il avait lieu de croire que la nuit serait tranquille et que, s'il arrivait quelque chose, il m’en informerait.
La coïncidence de cette lettre avec l’avertissement qui m’était parvenu trois heures auparavant, me donna lieu de penser que, quoique cet avertissement ne se fût pas trouvé exact, il devait cependant y avoir eu quelques projets. Je me rendis de suite en ville pour en juger par moi-même. Le commissaire général