CHAPITRE XX
i regrets et le repentir que j’e'prouve depuis longtemps ; je « tâcherai de m’en rendre digne par tous les moyens qui seront « en mon pouvoir, et je me croirai heureux si je puis avoir « occasion de prouver de la manière la plus authentique que » Napoléon le Grand et son auguste Famille n’ont pas de sujet plus * fidèle et plus dévoué que moi. »
Ricord se présentait comme un homme qui méprisait également les agitateurs de tous les partis, auxquels il avait l’air de se croire bien supérieur, et il remit à M. Pelet leur statistique personnelle. « Les républicains, disait-il, ont beaucoup de bras « et très peu de têtes; pour les royalistes, c’est tout le con- « traire. » Il signalait les membres de leur comité salarié à Marseille par Puivert. C’étaient Caire, Abeille, Laget le vieux juge, Barthélémi, notaire, Carbonel, avocat, Demès, chirurgien, Gras Salicis, conseiller de préfecture.
Tous ces aveux, quoique incomplets, fournirent cependant à M. Pelet les moyens de découvrir la vérité ; il s’occupa pendant plusieurs mois de l’instruction de celte affaire; elle fut volumineuse. Il quitta la Provence au mois d’août 1813 et fut nommé commissaire extraordinaire dans la 11e division militaire.
En attendant, le ministre m’écrivit que l’Empereur avait décidé que Barras partirait dans vingt-quatre heures pour Borne. Alin que l’exécution de cet ordre n’eût aucun éclat, j’étais chargé d’aller moi-même le notifier à Barras et de lui donner son passeport. Cette mission me fut très désagréable. Nous ne nous étions pas parlé depuis la Convention, d’où nous n’étions pas sortis bons amis. Nous avions été de partis contraires au 18 fructidor, et Barras n’ignorait pas que j’avais été dans le cas de surveiller sa conduite à Marseille et rie faire à son égard des rapports au gouvernement. Cependant il n’y avait pas moyen d’éluder la commission. J’envoyai mon secrétaire aux Aygalades pour prier de ma part Barras de venir dans un petit bois, distant d’un quart d’heure de sa campagne, où je me rendrais seul de mon côté, pour lui faire une communication secrète. J’arrivai le premier au rendez-vous, Barras se lit attendre une demi-heure. En l’abordant, je lui dis : « Pour la première fois que je vous « revois depuis que nous avons été collègues, je regrette d’être
« chargé de remplir auprès de vous une mission qui, probable- « ment, ne vous sera pas agréable. » Je lui lus la lettre du ministre et je remis à Barras celle qui était pour lui. Il parut fort contrarié de cet exil ; il allégua le mauvais état de sa santé pour laquelle il était sur le point de faire un voyage à Montpellier. Il se plaignit de l'injustice des soupçons dont il était l’objet, il objecta que dans tous les cas il lui était impossible, en vingtquatre heures, de faire toutes les dispositions qu’exigeaient ses affaires. Sans vouloir entrer avec lui dans aucune discussion sur le fond de la mesure dont il était frappé, je ne pus m’empêcher de lui faire observer qu'il y avait eu une grande imprudence de sa part à recevoir habituellement chez lui des hommes évidemment en état d’hostilité contre le gouvernement, et je pris sur moi de lui accorder quarante-huit heures, s'il promettait de partir dans ce délai. Il me donna sa parole. Cette entrevue dura un quart d’heure et fut très froide de part et d’autre. Barras partit pour Rome. Loin de garder le secret, il se répandit en plaintes amères, et la cause de son départ devint publique.
Un jour, on m’annonça le maire de Martigues. Il accompagnait un Français qui venait de l’escadre anglaise et qui avait demandé à être amené à la préfecture. C’était un jeune homme du département de Vaucluse, nommé Guiran, joli garçon, et qui avait d’assez bonnes manières. « Atteint par la conscription,
« forcé de servir et ayant eu à se plaindre de ses chefs, il avait « déserté, parcouru la Sardaigne et la Sicile, et était venu à « Malion où la duchesse douairière d’Orléans l’avait accueilli; il « était par sa protection devenu écrivain au bord de l’amiral « Sydney Smith, alors en croisière dans la Méditerranée; mais,
« lassé de ce service étranger et tourmenté du désir de rentrer « dans sa patrie, il avait offert de venir en Provence pour « prendre connaissance delà situation des esprits, de la dispo- « sition des partis et de retourner à bord des Anglais pour en e faire rapport. Sydney Smith avait accepté cette offre et l’avait « fait conduire dans un canot sur la côte à minuit. Il avait passé « la nuit chez un paysan, qui l’avait, au point du jour, conduit « sur sa propre demande chez le maire de Martigues. » Pour preuve de sa véracité, ce jeune homme me représenta des