CHAPITRE XXI
Tristesse publique. — Chagrins de mes amis Emery et Siméon — L’Empereur fait au Conseil des ministres la revue des préfets. — Ses préventions persistantes contre moi. — Rovigo me dessert près de lui. — Permon révoqué. — Disgrâce et fin malheureuse du duc d’Abrantès. — Le maire de Marseille donne sa démission; il est remplacé par le marquis de Montgrand. — Levée des gardes d’honneur; de Paris on me félicite.
Au commencement de 1813, on parla sérieusement du couronnement du roi de Rome. Les préfets devaient y être convoqués. Mme Devaines m’écrivit le 13 janvier : « Je suis dans la joie « de penser que je vous embrasserai bientôt. On assure que le « couronnement sera l’occasion de votre arrivée. On n’en fait « plus mystère; dépêchez-vous de faire la nouvelle conscription « et graissez vos bottes pour ne pas perdre une minute. » Ouinze jours après, le 2 février, elle m’écrivit : « Je n’ai plus « l’espoir de vous voir comme je vous l'avais annoncé. Le cou- « ronnement est ajourné. L'Empereur se contenta de confé- « rer la régence à l’Impératrice. »
Les malheurs publics et privés répandaient la tristesse. Mme Devaines me mandait (13 janvier) : « La plus grande « preuve d’amitié qu’on puisse se donner aujourd’hui, c’est de « s’écrire. On ne peut même pas dire comme Mme de Sévigné : » lisez le blanc , car il n’y a pas même possibilité de se faire devi- « ner. C’est donc uniquement pour donner des nouvelles de son « existence et se répéter quelquefois qu’on s’aime toujours. « Tout autre plaisir est interdit, excepté celui de s’assurer du « besoin qu’on aurait de se confier tout ce qui afflige l’àme. » Depuis 03, je ne me souviens pas d’avoir passé un si fâcheux « hiver... je me tais... je vous vois faire la mine. »
MÉMOIRES DE A.-C- ÏHIBAUDEAU
Et, le 20 février : « Un père bien malheureux, c’est Émery. « Son fils cadet a été tué à l’affaire de Marmont. Il a été dans la « plus horrible inquiétude sur l’aîné qui était en Russie. Il a été c quatre mois sans en recevoir un mot. Sa première lettre lui a « appris qu’il était arrivé à Dantzig, après avoir fait trois cents <> lieues à pied en novembre, décembre et janvier et, qu’il était « mourant à l’hôpital. Je viens d'apprendre qu’il se porte mieux « et qu’il est arrivé à Metz, chez son père. »
Un autre de mes amis, Siméon, ne manquait pas non plus de sujets d’affliction. Il avait, par complaisance, contracté des engagements qu’il avait été obligé d’acquitter, ce qui l’avait mis dans de grands embarras. « Il a un grand chagrin, m’écri- « vit Mme Devaines. Son fils vient de lui arriver dans un état a très inquiétant. Ses affaires sont toutes arrangées, il a tout <1 payé. Cette année, il pouvait commencer à mettre de côté « pour augmenter la fortune de ses enfants. S’il mourait « aujourd’hui, il leur laisserait une terre en Westphalie que le « roi lui a donnée, affermée 11000 francs, et une en Provence « d’un revenu de 8 à 9 000 francs. »
Pendant près de deux ans, toute correspondance avait presque cessé entre Siméon et moi, sans motifs, par pure négligence. J’en fus honteux, je rompis je silence, je m’excusai. 11 me répondit : « Je n’ai jamais eu de rancune même pour mes « ennemis ; comment en aurais-je avec vous? Les excuses que « vous me faites sur votre silence, je vous les devrais du mien. « Ainsi, nos torts sont réciproques ou plutôt notre amitié. Nous « avons compté l’un sur l’autre; nous nous sommes dit que nous « nous connaissions trop bien pour avoir besoin de soutenir nos « sentiments par une correspondance assidue. Nous étions cer- « tains de ne pas nous oublier et de nous retrouver quand nous « voudrions.
« Vous verrez mon fils et sa femme. Je ne leur ai pas donné « de lettre pour vous, elle aurait été trop vieille. Il est parti d’ici « le 14 décembre pour Montpellier et le Midi. Il avait été malade « à Dresde où il est ministre du roi de Westphalie. On avait « craint pour sa poitrine et il a obtenu un congé pour aller res- « pirer l’air natal. 11 est arrivé à Montpellier le 2 de ce mois.