CHAPITRE XXI
« Les nouvelles que j’en ai sont excellentes, et j’espère que son « voyage qui déjà, lorsqu’il est parti d’ici, était de simple pré- « caution, ne sera que de plaisir.
« Quoique je me porte très bien, je leur envie ce voyage; je « désire de revoir Paris et la Provence. Je médite ma retraite; « non que je ne sois très content ici, mais je voudrais mettre un « intervalle, comme on dit, entre la vie et la mort et jouir enfin « du Dolce farniente après lequel j’ai soupiré toute ma vie (1). « Après six ans, rien ne peut me retenir ici que la volonté du « Roi. Je dois trop à ses bontés pour ne pas faire tout ce qu’il « voudra; mais j’espère qu’il me laissera aller à la fin de l’an- « née, qu’il reconnaîtra qu’à mon âge on a besoin de repos. Je ne « suis point vieux pour mes soixante-quatre ans, mais je puis « le devenir tout à coup. Paris et le soleil de la Provence me « maintiendraient encore un peu.
« Devinez qui est ici de nos anciennes connaissances, et que « je vois comme un ancien collègue, quoique nos chiens ne « chassassent pas ensemble? Benjamin Constant. Il est venu « puiser dans la bibliothèque de Gœttingue des matériaux pour « un ouvrage sur le polythéisme dont il s’occupe depuis dix « ans. Une vieille mais assez aimable Allemande qu’il a épou- « sée au refus de Mme de Staël, et qui est de ce pays-ci, l’y a « amené. Il se partage depuis quelque temps entre Gœttingue « et Cassel. »
Siméon fils et sa femme vinrent à Marseille. Je les reçus comme les enfants d’un bon et vieil ami. A leur retour du Midi, ils virent à Paris Mme Devaines, et elle m’écrivit ; « Le « jeune Siméon est comblé de vos bontés et de celles de votre « femme. Son père, qui ne sera jamais en faveur pour être « resté à la place qu’on lui avait confiée, sera bien touché de « votre amitié pour ses enfants. »
Siméon m’écrivit : « Mon fils ne m’a point laissé ignorer « l’aimable accueil que vous avez fait à lui et à sa femme, et « j’allais vous écrire pour vous en remercier, lorsque j’ai reçu « hier votre lettre. »
(1) Siméon fournit encore uno carrière de vingt-huit ans, très active. Né en 1749, il mourut en 1842, premier président de la Cour des comptes.
350 MÉMOIRES DE A.-C. TIIIRAUDEAU
Le 20 mars, plusieurs de mes amis m'écrivirent qu’après cinq jours passés dans les plus mortelles angoisses, ils m’apprenaient avec plaisir que l’orage qui s’était formé sur ma tète s’était dissipé.
Avant son départ pour l’armée, l’Empereur, en conseil de ministres, avait passé en revue les préfets et en avait remplacé plusieurs. Quand pe fut au tour des Bouches-du-Rhône, il demanda à Montalivet, ministre de l’Intérieur, ce qu’il pensait du préfet. Il répondit : « D’après les doutes que Votre Majesté « avait témoignés dans un temps sur la régularité de l’adminis- « tration de M. Thibaudeau, j'ai toujours eu les yeux ouverts « sur son département, et je peux assurer à Votre Majesté, « d'après les documents les plus positifs, que son adminis- « tration mérite les plus grands éloges, et qu’Elle n’a « pas de meilleur préfet. Je dirai avec la même franchise à « Votre Majesté que M. Thibaudeau n’est pas content à Mar- « seille sous deux rapports : le premier, parce qu’il a le senti- « ment de sa force et qu’il se croit, avec quelque raison sans « doute, supérieur à la place qu’il occupe; le second, c’est « qu’il croit que Votre Majesté n’a plus en lui la même con- « fiance, et la question qu’Elle m’a faite prouve qu’il a quelque « sujet de craindre. D'après ces considérations M. Thibaudeau « me paraît à Marseille dans une fausse position. Un adminis- « trateur qui n’est pas content de sa manière d’être ne peut « inspirer aux autres une sécurité et à l’occasion un enthou- « siasme qu’il ne peut pas avoir. 11 a demandé souvent de ren- « trer au Conseil d’Etat, et mon opinion est que Votre Majesté « devrait l’y rappeler en lui donnant une direction générale que « méritent ses talents et ses services. » — « Ah! Ah! Vous « n’êtes pas dégoûté. Et si je ne veux pas la lui donner, ni le « rappeler au Conseil, voyons! Expliquez-vous franchement! »
— « Je pense, Sire, que M. Thibaudeau doit rester à Marseille.» — « Eh bien! il n’y a qu’à l’y laisser; qu’il y reste! »
En rapportant cette conversation, le ministre ajouta : « Je « vois avec peine qu’il existe toujours dans l’esprit de Sa Ma- « jesté je ne sais quelle prévention sur M. Thibaudeau. J’ai « souvent cherché à la détruire, mais je n’y ai réussi qu’en