‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 187 sur 325 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

« partie. C’était juste de ma part. Je n’ai point eu de liaison « bien intime avec M. Thibaudeau, mais je suis bon Français « et, en cette qualité, je ne puis oublier le service important « qu’il rendit à ma patrie lorsque, par sa conduite ferme et « courageuse, il empêcha le retour de la Terreur. »

Un autre ami m’écrivait : « On a persuadé à l’Empereur que « vous étiez mal vu d’une partie des habitants, notamment de « la classe distinguée; que vous viviez mal avec les autorités; « qu’ennuyé de toutes les tracasseries que vous avez éprouvées « pendant plusieurs années, vous aviez pris le parti de dormir « un peu sur votre chaise curule; que vous laissiez l’esprit « public, passablement mauvais dans le pays, se corrompre « encore plus, sans chercher à le rectifier ou à le réprimer; « que vous manquiez de la confiance nécessaire ; qu’en un mot « vous étiez tellement usé dans votre administration que vous « ne pouviez plus y faire le bien. » On me conseillait donc de rétablir peu à peu, par tous les moyens possibles, la bonne harmonie avec les autorités, de travailler à ramener vers moi l’opinion des mécontents, de reprendre avec énergie les rênes de mon administration et de donner à l’esprit public une meilleure direction.

Il y avait dans tout cela du vrai et du faux. Je ne dormais pas sur ma chaise curule, car rien ne pouvait m’ôter l’habitude et l’amour du travail, et ce que je ne faisais pas par goût, je le faisais par devoir et par honneur. Jamais les affaires ne furent en souffrance. Abreuvé de tracasseries et de persécutions locales, de dénonciations à Paris et de dénis de justice du gouvernement, révolté de l’opiniâtre prévention de l’Empereur, qui ne voulait ni me récompenser ni me punir, irrité de l’abandon dans lequel on me laissait, lorsqu’on élevait et que l’on comblait d'honneurs et de grâces tout ce qui était entré avec moi dans la carrière et tout ce qui y avait al'tlué depuis, je ne pouvais m’empêcher de faire un retour sur moi-même, de m’estimer à ma valeur et d’éprouver un vif mécontentement. Jamais je ne le fis apercevoir à mes administrés. Cependant, il faut l’avouer, il est difficile que la conduite de l’administrateur le plus résigné ne se ressente pas de la situation de son âme et que le devoir produise

MÉMOIRES DE A -C. TIIIBAUDEAU

les mêmes effets que le dévouement. L’enthousiasme, par exemple, est un feu brûlant dont il faut être embrasé pour le communiquer aux autres. L’administrateur qui ne l’éprouve pas n’est qu’un instrument froid et austère. D’ailleurs, bien que les gouvernements soient fertiles en jongleries, ma manière de faire avait toujours été exempte de charlatanisme et de prestiges. Je m’avisais de mettre de la conscience dans l’administration et de nommer les choses par leur nom; ou bien, quand il y avait du danger à dire la vérité, je me taisais plutôt que de mentir. Je faisais mes opérations sans bruit, et dans les comptes que j’en rendais, je ne disais point, pour qu’on le mît dans le Moniteur , que les conscrits volaient en chantant sous les drapeaux. Je ne prétends pas que ma manière fût la meilleure, je ne blâmais pas ceux qui faisaient différemment; mais il ne dépendait pas de moi de me contrefaire, et je n’avais pas la conscience assez accommodante pour me mentir à moi-même, ni assez de front pour mentir aux autres.

Ce n’était pas, disait-on, le moyen de soutenir l’esprit public; aussi m’accusait-on de le laissser se corrompre. Dans les circonstances qui le comportaient, j’avais, comme tous les fonctionnaires, vanté le génie de l’Empereur, sa gloire personnelle et la gloire nationale. Fier d’être Français, j’avais reporté de bonne foi l’expression de la reconnaissance publique au grand législateur, au grand capitaine. Alors j’avais soutenu l’esprit public, ou plutôt je n’en avais été que l’organe. Mais lorsque, enivré par les conquêtes et le pouvoir, Napoléon ne connut plus de bornes, mon enthousiasme se refroidit. Je n’eus plus le triste courage de trahir ma pensée, je ne fus pas frondeur, j’aurais manqué aux devoirs de ma position ; ni conseiller importun, ce n’était pas ma mission. Je ne bravais pas l’esprit public, je ne lui cédais point, je le heurtais souvent; on ne pouvait administrer sans lui faire quelque violence. Aurais-je dû louer la guerre malheureuse d’Espagne, l’épouvantable catastrophe de Russie? Lorsqu’il fallait arracher aux familles désolées leur dernier homme et leur dernier écu, ne suffisait-il pas de leur résignation? N’était-ce pas assez que je fusse l’exécuteur fidèle et actif des exigences du gouvernement, sans provoquer la risée et la mauvaise

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