‹ Mémoires de A.-C. Thirbaudau, 1799-1815Chapitre 188 sur 325 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

humeur des citoyens en les excitant à exprimer des sentiments qu'ils ne partageaient pas ?

Ce fut la dernière fois que l’Empereur voulut bien s’occuper, ou du moins parler de moi, et certes ce n’était pas avec bienveillance, je n’en fus pas surpris. Depuis longtemps il m’avait prouvé qu’il n’en avait pas pour moi. Il lui était échappé quelques mots piquants sur mon compte, par exemple celui-ci : C’est un jacobin poudré, mais, en face, jamais il n’y avait eu dans ses paroles, son ton, ses manières, rien d’offensant. Cependant il avait ses coups de boutoir contre les gens dont il croyait avoir à se plaindre et il ne s’en gênait pas. Il faisait aussi racheter quelquefois ses faveurs ou son indulgence par des apostrophes fort peu agréables. Je crois que, s'il avait voulu m'humilier, je ne serais pas resté vingt-quatre heures en place au risque de ce qui aurait pu m’arriver, mais il ne le fit pas.

N’ayant point eu la bienveillance de l’Empereur pendant onze ans que je restai à Marseille, comment pus-je résister à tous les assauts qui me furent livrés? Je n’étais pas défendu par l’éclat de ma famille, au contraire, je la soutenais dans son obscurité. Je n’appartenais à aucune de ces classes que le pouvoir craint quelquefois de blesser en frappant un de ses membres, telles que le militaire, l’Église, les académies. J’étais un individu tout à fait isolé.

Les préfets ne formaient pas un corps et ne se soutenaient pas. Le Conseil d’État était singulièrement déchu. Des amis autour de l’Empereur ! En est-il à la Cour qui osent défendre avec la même chaleur que les ennemis en mettent à nuire? Mon unique sauvegarde fut donc ma réputation. On me laissa végéter dans ma préfecture, un peu par respect pour l’opinion publique, et parce que, malgré les reproches de tiédeur qu’on me faisait, il n’y avait rien à reprendre sur l’exactitude et l’activité de mon administration et qu’on avait besoin de moi pour gouverner dans des circonstances difficiles un département où, depuis dix ans, j’avais fait mes preuves.

C’était la police qui me desservait auprès de l’Empereur, ltovigo craignait toujours Fouché et ne me pardonnait pas mon

MÉMOIRES DE A.-C. TIIIBAUDEAU

attachement à son prédécesseur disgracié. Mme Devaines semblait incriminer aussi Permon. Je ne le soupçonnais pas. Après plus de dix ans de service, il venait de perdre sa place sans en obtenir une autre. Je n’ai jamais su les motifs de sa disgrâce, que je n'avais ni désirée ni prévue. Elle arriva à la suite d’une affaire relative à Montrond, un des familiers de Talleyrand. Las d’ètre sous la surveillance de la police, pour je ne sais quels motifs, il rompit son ban et décampa. L’inspecteur de police Pâques se mit à ses trousses et le suivit de près jusqu'à Lyon. Là, Montrond prit la route du Languedoc, gagna un port et s’embarqua pour la Sicile. L’inspecteur, prenant le change, le poursuivit sur la route de Provence jusqu’à Marseille. Il voulait absolument que sa proie fàt arrivée dans cette ville et qu’on l’y trouvât. De retour à Paris, honteux d’avoir manqué son coup, il rejeta tout le tort sur Permon. L’inspecteur prétendit avoir suivi jusqu'en Provence une voiture qui avait le môme signalement que celle dans laquelle Montrond s'était échappé et qu’elle s’était éclipsée aux approches de Marseille. Le ministre fit des reproches à Permon et lui demanda compte de cette voiture, de Montrond. 11 fallut faire une enquête qui dura plusieurs mois; on entendit les maîtres de poste, postillons, aubergistes, servantes et domestiques d'auberges depuis Lyon jusqu’à Marseille et, à la fin de tout ce vacarme, il se trouva que la voiture jaune était celle de deux négociants qui n’avaient de commun avec Montrond que cette couleur.

Pendant dix ans que nous vécûmes ensemble, Permon et moi, il n’y eut pas de véritable intimité et il y eut parfois des nuages. 11 eut quelques torts envers moi ; je ne cherchai pas à lui nuire. Nous eûmes toujours l’un pour l’autre les égards que nous nous devions et qu’exigeait le bien du service. Permon était intelligent, actif et fait pour un métier dans lequel il ne faut pas être trop scrupuleux. Ses formes polies et aimables formaient un contraste frappant avec celles de ses agents, audacieux, brutaux, capables de tous les excès, de toutes les exactions. C’était surtout envers les étrangers attirés dans le port par le commerce que la police était inquisitoriale et vexatoire. C’étaient, à ses yeux, des espions ou des agents de l’Angleterre; tout était jus-

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