CHAPITRE XXI
tifié par l’état de guerre. Le ressort du commissaire général était borné à la commune de Marseille, mais il étendait en secret sa surveillance à tout le département. Il y était encouragé par le ministre de la Police, qui aimait mieux correspondre avec des agents spéciaux, exclusivement dans sa dépendance, qu’avec les préfets dépendant plus particulièrement du ministre de l'Intérieur et qui étaient aux ordres de tous les ministres. Celui de la police ne correspondait avec les préfets que dans de rares occasions et pour le décorum. Les commissaires généraux étaient ses correspondants habituels et ses confidents. Au moyen de leur correspondance directe avec le ministre, ils se dispensaient de rendre compte aux préfets. Cependant, c’était au préfet que s’en prenait l’Empereur. Il répondait en tout de son département. Sans m’immiscer dans les détails journaliers de la police, je provoquais le commissaire général, lorsque je le jugeais convenable, je lui demandais des rapports et je lui donnais des ordres. Il n’y eut jamais entre nous de collision pour affaire de service.
La police générale avait peu de chose à faire hors de Marseille. Je suis persuadé qu’on aurait pu se passer dans cette ville d’un commissaire général et de son état-major, et que les autorités administratives et judiciaires en auraient fait le service sans en avoir les inconvénients.
On a calomnié la police impériale. Elle était arbitraire, c’était de son essence; c’est pourquoi dans les pays libres la police dite générale est réprouvée. On a cru que la police impériale avait, comme l’inquisition, un code secret, et que ses agents avaient des instructions mystérieuses. Pour mon compte, je puis assurer que, dans toute la correspondance ministérielle, je n’ai jamais rien vu qui pût répugner à la conscience d’un honnête homme, et que j’y ai souvent trouvé des principes libéraux propres à relever, si cela eût été possible, une institution flétrie de tout temps dans l’opinion. Je le dis à la décharge des ministres Fouché et Savary. Je les ai vus censiirer les vexations inutiles, mépriser les tracasseries, recommander la modération et la justice. Si l'on considère les obstacles et les périls qui menaçaient incessamment l’Empereur et l’Empire, je suis assuré qu’en fait d’ar-
bitraire la police impériale est restée au-dessous de la police dans des Etats solidement établis.
La disgrâce de Permon était d’autant plus surprenante qu’il avait des protecteurs dans la famille impériale et qu’il était beau-frère de Junot, duc d’Abrantès. 11 est vrai que la faveur de ce général avait bien pâli depuis la campagne de Russie, pendant laquelle l’Empereur s’était plaint de son inaction. D’Abrantès était alors comme relégué dans le gouvernement de l’Illyrie, où il ne s'inquiétait guère de Permon. 11 aurait pu se retirer avec une fortune honnête; mais le général, bourreau d’argent, tirait à vue sur lui, lui promettant sans doute de le rembourser, mais surtout de lui faire avoir une bonne place.
Pour comble de malheur, Junot fut atteint d’une maladie qui porta le trouble dans ses facultés intellectuelles. 11 fallut le ramener en France. Il arriva à Montbard, chez son père. Il y était à peine depuis quelques heures qu’il sauta par une fenêtre et se cassa la cuisse. On lui fit l’amputation. Permon se trouvait à Genève avec sa sœur; elle n’était pas en état de voyager. Il partit seul pour Montbard et y arriva pour être témoin du déplorable spectable des derniers moments de son beau-frère. A son retour à Genève près de sa sœur, il m’écrivit pour m’annoncer cette catastrophe, puis ils se rendirent à Paris. 11 m’écrivit encore : « Les affaires de la succession nous occupent « beaucoup. Les circonstances sont difficiles pour les intérêts « de ma sœur et ceux de ses enfants; mais tout nous fait « espérer que Sa Majesté daignera avoir égard à leur situation, « en considération des bons services que lui a rendus un de ses « fidèles et bien dévoués sujets. L’inventaire est sur le point « d’être terminé; on procédera incessamment à la vente. »
Junot laissa de très mauvaises affaires. Sa fidélité et ses services ne pouvaient pas être mis en doute, mais ils avaient été on ne peut pas plus magnifiquement payés. Nul général n’avait reçu plus d’argent de l’Empereur, nul autre ne l’avait autant prodigué. Quand l’Empereur aurait voulu venir au secours de cette famille, la situation critique des affaires ne lui en laissait guère les moyens.
Permon fut remplacé par M. Pavée de Yandœuvre, auditeur au